Les longueurs, de Claire Castillon (Gallimard Jeunesse, 2022)

La mère de Lili perçoit son mal-être mais est incapable d’en concevoir la cause. Comment imaginer que sa fille de quinze ans est depuis tout ce temps la victime d’un pédophile qu’elle considère comme un ami, celui-là même qui s’apprête à emménager sous leur toit ?

La tension est d’emblée à son maximum, ce texte donne des sueurs froides et se lit presque en apnée face à la souffrance sur le point de déborder. Flashs glaçants, doutes et angoisses enserrent Lili, le gouffre envers ceux de son âge se creuse… Il est clair qu’elle est acculée et que les choses ne peuvent continuer comme ça. Mais parviendra-t-elle à parler ?

Le récit de cette journée décisive est entrecoupé de flashbacks qui révèlent comme l’innommable peut s’installer. Claire Castillon restitue avec justesse les mécanismes d’emprise. Mondjo s’engouffre dans les manques laissés notamment par le départ du père de Lili. Il devient l’indispensable ami, confident, baby-sitter et entraîneur sportif. Les choses déraillent très vite, les premières transgressions en appelant d’autres. Lili n’est pas en mesure de comprendre. Elle recherche l’approbation et l’affection, cherche à se rassurer. Toujours plus vulnérable quand Mondjo souffle le chaud et le froid, quand les repères se brouillent sur ce qui se fait et ne se fait pas. Son pressentiment inconscient se précise peu à peu : elle est victime de quelque chose de terrible. Mais justement, comment parler d’une telle chose ?

« A priori, dans un couple, on peut dire non. Au lycée, on a eu une conférence sur la sexualité. Faut y aller seulement si les deux sont d’accord et qu’aucun des deux n’a d’ascendant sur l’autre. Mon corps est à moi. Pourquoi Mondjo dit toujours que je suis à lui ? »

La dissonance du fond du propos et des mots enfantins de la narratrice heurte de façon presque insupportable. Ce n’est donc clairement pas un roman qu’on se voit facilement offrir. Pourtant, il devrait être accessible à toutes et tous. Parce qu’à la réflexion, ce qui est insupportable, c’est moins ce roman que les chiffres cités en postface : en France, une jeune fille sur cinq subit une agression sexuelle et 165.000 enfants chaque année. Puisse le Prix Vendredi décerné la semaine dernière à ce texte contribuer à lui donner toute la visibilité qu’il mérite. Puisse-t-il sensibiliser, armer les victimes par la prise de conscience et les exhorter à parler.

Lu en novembre 2022 – Gallimard Jeunesse, 10,50€

3 commentaires sur “Les longueurs, de Claire Castillon (Gallimard Jeunesse, 2022)

Ajouter un commentaire

  1. Grâce aux copines qui me donnent la possibilité de découvrir des titres de cette sélection, je m’en suis donné à coeur joie cette année 😉

    Sinon je comprends tes réticences quant à ce roman. Franchement ce n’est pas une partie de plaisir. Et en même temps, comme je le dis en conclusion, la libération de la parole et la lutte contre ce fléau passe par des lectures comme celle-ci. Dans l’histoire, la maman passe complètement à côté de ce que vit sa fille et ça m’a aussi beaucoup donné à réfléchir.

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Site Web créé avec WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :