Maniac, de Benjamin Labatut (Grasset, 2024)

Maniac est un roman des plus déroutants. Comment expliquer ? Un physicien dépressif se tire une balle, un génie des maths prend conscience de tout le potentiel des technologies humaines, puis une machine met l’humanité échec et mat au 37e coup – vous avez suivi ?

Le livre détonne par sa forme semi-fictionnelle et kaléidoscopique, un triptyque organisé autour de trois figures représentant chacune une séquence-clé de l’histoire des sciences modernes. Entre d’abord en scène Paul Ehrenfest, physicien ami d’Einstein déstabilisé par la crise du rationalisme. Puis l’incroyable John von Neumann qui fut de tous les combats, jouant un rôle moteur dans le développement aussi bien de la bombe atomique que de la théorie des jeux, des premiers ordinateurs et de l’intuition de la possibilité de construire des machines pensantes. Et last but not least, Lee Sedol, champion de go battu par une intelligence artificielle. Le cœur est clairement l’histoire de von Neumann, plus étoffée et démarquée des deux autres par une narration chorale où proches et collègues du mathématicien témoignent un peu comme pour un reportage, une enquête… un procès.

Comment diable cela tient-il ensemble, quel est le fil conducteur ? On peut en voir plusieurs. Inspirée par le titre et par ma lecture récente du roman de l’écrivain bipolaire Thomas Melle Le monde dans le dos, j’ai d’abord été frappée par les obsessions confinant à la manie des génies qui peuplent ces pages, par le fait qu’on appréhende ces penseurs dans leur humanité, avec leurs limites psychologiques, sociales, physiques. Mais au vu des personnalités mises en avant, Benjamin Labatut entend forcément nous interpeller sur l’essor des intelligences artificielles, sondant leurs prémisses, leurs ressorts, leurs ramifications, la manière dont elles questionnent ce qui fait notre humanité. Après avoir refeuilleté l’ouvrage (qui s’y prête tant il est foisonnant), j’y ai vu un propos plus large encore sur le « progrès », ses moteurs et dilemmes éthiques.

« Nous avions créé une sorte de système de production en série, comme une chaîne d’assemblage mathématique où chaque computer ou « calculateur » – c’est ainsi que nous appelions les personnes engagées pour s’occuper des calculs mathématiques – réalisait un seul type d’opération, encore et encore et encore, un tel était le multiplicateur, telle autre l’additionneuse, celle-ci la cubeuse, c’est-à-dire qu’elle ne faisait qu’élever au cube les nombre qu’on lui donnait avant de les envoyer à la personne suivante sur la ligne d’assemblage, ce qui nous permettait d’atteindre des vitesses stupéfiantes, pour essayer de faire en sorte que ces énormes calculs, à plusieurs niveaux, soient prêts à temps pour le grand test de Trinity. C’était troublant de voir ces femmes – la plupart des computers étaient des femmes – se comporter comme des machines, fonctionnant de la même manière étrange que les ordinateurs d’aujourd’hui. Et ça a tout de suite attiré l’attention de von Neumann. Pour moi, c’était juste une solution improvisée à un problème, un ingénieux raccourci pour accélérer le processus, mais pour lui… Et bien, pour lui, c’était l’avenir. »

La forme éclatée et la densité du propos peuvent légitimement impressionner – entre la crise des fondements mathématiques, le tournant vers la physique quantique, les modèles de théorie des jeux ou la complexité computationnelle du jeu de go, il faut s’accrocher. Le roman se dévore pourtant, porté par une narration vive et rapide. J’ai adoré voyager, des universités allemandes et autrichiennes vers le nouveau Mexique et l’Institute for Advanced Studies, fréquenter Einstein et découvrir des anecdotes tour à tour terrifiantes et réjouissantes, par exemple sur les premiers essais atomiques ou sur la manière dont von Neumann aurait déjoué les interdits militaires de Los Alamos en entretenant une correspondance codée avec sa femme. Et j’ai été scotchée par les parties d’échec et de go opposant humain et machine : incroyable de découvrir ce qui peut déstabiliser et venir à bout de maîtres comme Lee Sedol ou Garry Kasparov.

Un roman étourdissant qui, d’une certaine manière, réconforte : aucune intelligence artificielle ne saurait rien avoir écrit de tel.

Merci à NetGalley et à l’éditeur de m’avoir permis de lire Maniac !

5 commentaires sur “Maniac, de Benjamin Labatut (Grasset, 2024)

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  1. J’ai beaucoup aimé ce roman, ce qui m’a surprise moi-même. Le sujet des mathématiques est loin d’être mon domaine de prédilection. 🙂 Et après un démarrage lent, j’ai été captivé par ces histoires. Très bonne surprise pour ma part ! Merci pour ton retour.

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  2. Wahou, mais qu’il a l’air étrange ce livre… ça paraît compliqué mais tu en parles avec tellement d’enthousiasme qu’on serait presque tenté… 😉 mais j’avoue que je n’aime pas vraiment les maths… en tout cas merci pour cette découverte !

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