La volonté de changer. Les hommes, la masculinité et l’amour, de Bell Hooks (Éditions divergences, 2021)

Nous sommes tous des féministes potentiels – oui, aussi et surtout vous les hommes ! Rien de tel pour s’en convaincre que de lire Bell Hooks. Partant du constat que le féminisme n’atteindra pas ses objectifs sans impliquer les hommes et que, par ailleurs, ils pourraient avoir plus à gagner qu’à perdre dans cette affaire, la professeure et militante américaine prend le parti osé de dédier cet essai féministe aux hommes et aux masculinités.

« La volonté de changer est un livre sur notre besoin de vivre dans un monde où femmes et hommes peuvent aller de pair. J’y examine les raisons pour lesquelles le patriarcat maintient son pouvoir sur les hommes et leur vie, et j’y exhorte les féministes à proclamer que leur mouvement s’adresse aussi aux hommes en montrant que la pensée et la pratique féministes sont le seul moyen dont nous disposons aujourd’hui pour répondre sérieusement à la crise de la masculinité. »

C’est mon frère qui m’a encouragée à lire cet essai qu’il venait de commencer : « Prends le en français, comme ça tu pourras le prêter à tes garçons que ça devrait beaucoup intéresser. » Sceptique sur la disposition de deux adolescents à déconstruire la masculinité, j’ai néanmoins obtempéré et j’ai bien fait ! L’invitation de Bell Hooks à repenser ce que cela implique d’être un homme pour les individus, leurs relations et la société est très stimulante. Elle montre bien que les problèmes pointés par le féminisme sont loin de se résoudre aux hommes qui sont eux-mêmes nombreux à souffrir des rôles genrés et patriarcaux.

« C’est le patriarcat qui menace la vie affective des garçons et non la pensée féministe, car il dénie aux garçons leur pleine humanité. »

En effet, la culture patriarcale enseigne aux hommes un stoïcisme affectif aberrant qui fait d’eux des « estropiés affectifs » non-autorisés à explorer leurs sentiments (à part peut-être celui de la colère). Les normes patriarcales définissant les « vrais hommes » infusent la culture de masse et sont inculquées aux garçons dès qu’ils quittent l’enfance. Ils seraient alors délaissés affectivement, dévalorisés s’ils ne se conforment pas, mis sous pression d’abandonner leur liberté émotionnelle. Cette brutalité contribuerait à expliquer les comportements antisociaux qu’on a tendance à juger « naturels » chez les garçons de cet âge.

La thèse principale du livre est que les liens d’amour sont empêchés par notre « culture de domination », mais aussi (et surtout ?) par le fait que beaucoup d’hommes sont émotionnellement éteints. Les injonctions qui leur sont adressées – être fort, viril, stoïque, s’épanouir grâce à l’argent et au travail, subvenir aux besoins matériels de leurs proches – sont au fondement d’un système d’aliénation douloureux : « Si les hommes sont si violents, c’est qu’ils savent, au fond d’eux-mêmes, qu’ils vivent dans le mensonge, et qu’ils sont donc furieux d’être pris à mentir. » La violence qui traverse nos sociétés patriarcales serait donc un tue l’amour !

La dernière partie du livre examine les voies possibles pour progresser vers une masculinité libérée (et donc féministe !). À rebours des modèles patriarcaux, l’autrice invite hommes et femmes à construire une identité qui ne soit pas ancrée dans le sexisme (ni plus généralement dans l’opposition vis-à-vis d’un « autre » construit comme un ennemi) : reconquérir sa liberté et sa sincérité affective, s’autoriser l’émerveillement, la gaieté, l’amour, bâtir des liens de proximité, de réciprocité et d’intimité, inventer une sexualité à la fois assumée et pure d’agressions patriarcales. Le livre donne à penser que nous progresserions ainsi vers un monde où les féministes n’auraient plus à conquérir les privilèges pour l’instant réservés aux hommes puissants, mais pourraient compter sur la volonté de changer des hommes pour se débarrasser de toute notre culture de la domination.

Le registre est singulier, avec une réflexion assise sur des arguments théoriques et des témoignages publiés, mêlés de confessions intimistes de l’autrice plutôt qu’une littérature psychologique et sociologique. Cela se lit facilement même si certains arguments sont un peu schématiques et répétitifs ; l’ensemble donne plus l’impression d’une collection d’essais que d’un ouvrage complètement intégré. Je n’ai pas été convaincue par tout, il y a même des passages franchement curieux et de manière générale, j’ai mieux adhéré au diagnostic qu’à l’esquisse de masculinités alternatives qui restent difficiles à imaginer. Mais la thèse principale est vraiment intéressante et constructive – et si nous ne l’avons pas lue de bout en bout en famille, elle nous a valu de sacrés débats, mon frère avait vu juste !

Lu en septembre 2024 – Traduction française parue en 2021 aux éditions divergences, 16€

8 commentaires sur “La volonté de changer. Les hommes, la masculinité et l’amour, de Bell Hooks (Éditions divergences, 2021)

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  1. Il a l’air très intéressant cet essai d’autant que je pense aussi qu’on ne pourra pas avancer si les hommes n’ont pas de prise de conscience. Alors si cet essai permet d’aller en ce sens il est à lire par tous et toutes !

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  2. Vaste sujet… En tant que maman de 3 garçons, j’en ai entendu dans leur enfance. On m’a même accusé de les « castrer » parce que je les laissais pleurer ou exprimer leurs émotions. Au final je trouve je suis plutôt fière des adultes qu’ils sont devenus dans leur rapport à l’autre et notamment à la femme.

    Un titre qui mérite en tout cas d’être lu 😉

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    1. Ton témoignage est terrifiant sur la manière dont les garçons sont traités encore aujourd’hui dans notre société et illustre parfaitement le point de l’autrice. Tes garçons ont de la chance d’avoir été élevés de manière respectueuse de leurs émotions. C’est aussi ce que j’aspire à faire avec les miens. Donc oui, ce titre mérite d’être lu même si je n’en ai pas acheté chaque ligne, il y a des passages qui m’ont moins parlé (voire pas parlé du tout) mais la thèse générale est très pertinente.

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      1. C’est un peu le principe des essais au final, on ne peut pas adhérer à tout ce qui est dit mais cela nourrit malgré tout la réflexion 😉
        Merci pour la découverte !

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    1. Merci à toi d’être passée par ici ! En fait ce titre là ne sort pas tant que ça des sentiers battus, il paraît que c’est un essai plutôt classique/connu du corpus féministe. Mais je ne le connaissais pourtant pas avant que mon frère me le recommande alors je me suis dit que d’autres seraient peut-être intéressés de le découvrir et que ça valait le coup d’en parler ici 🙂

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