
À l’aube du XXe siècle, un microbiologiste français arrive à Constantinople. Formé dans l’équipe de Louis Pasteur où il semble voué à rester dans l’ombre de plus grandes pointures, il part monter un institut antirabique dans la capitale de l’Empire ottoman. Paul, qui n’a jamais voyagé, appréhende l’inconnu mais frémit d’exaltation à l’idée des nouvelles expériences qui l’attendent dans ce décor oriental et de ses futures contributions aux progrès de la science. Mais rien ne se passera comme prévu : domaine réservé du sultan, la politique sanitaire voit le rapprochement avec le Reich allemand, au détriment des projets de coopération avec la France…
Dès le voyage en Orient Express, j’ai été séduite par la plume vive de l’auteur et intriguée par la personnalité particulière de Paul, à la fois sensible, peu à l’aise dans les conversations badines et passionné par ses recherches. Voyez plutôt comme il devient intarissable quand on le lance sur son sujet de prédilection : les microbes.
« Chaque être humain n’est qu’un tapis de microbes, tissé de milliards de milliards de micro-organismes. Mais quelle force dans l’infiniment petit ! Un seul gramme de ferment acétique peut transformer dix mille litres d’alcool en acide en quelques heures. Quelle puissance de vie ! Ce monde vaut bien toutes les Amériques. La voix de Paul tremble maintenant d’émotion. »
Il y a quelque chose d’attachant qui deviendrait presque drôle chez ce personnage s’il ne se retrouvait pas mêlé à une page terrible et méconnue de l’histoire de Constantinople : l’extermination de plus de 100 000 chiens errants. Un épisode glaçant, mais étonnamment révélateur des tensions qui travaillent le début du XXe siècle, entre formidable essor des sciences et des techniques et montée des autoritarismes et des idéologies « purificatrices ».
En tant que chercheuse, j’ai été sensible à la manière dont le roman interroge l’illusion de neutralité que peut procurer le déploiement d’une « méthode » scientifique. Il montre non seulement comment la rationalité et l’hygiénisme peuvent être dévoyés lorsqu’ils sont mis au service de politiques honteuses, mais dissèque aussi très finement ce qui peut rendre les chercheurs vulnérables à de tels détournements : la précarité professionnelle, le désir de reconnaissance, une certaine naïveté quant à la neutralité de leurs méthodes — et jusqu’aux mots techniques utilisés pour euphémiser certaines réalités insoutenables.
« C’est aussi pour échapper à tout ce baratin social que Paul s’est plongé dans l’étude des zoonoses. Les microbes n’ont pas de patrie : ils se moquent bien des frontières, de la lutte des classes ou de la théorie des races. Ils n’ont que des milieux et des températures. Et surtout, ils sont nets. Le bacille a la délicatesse d’être bâton, le coccus a la politesse d’être rond. Ils ne se drapent pas dans des ‘tendances’. Ils sont là, sous l’objectif, bruts comme un fait. Ses chers microbes sont des êtres d’une franchise désarmante : ils n’ont pas d’opinion, donc ne mentent pas. Ils se contentent de vivre et de proliférer. Vivre et proliférer, c’est déjà beaucoup. Quel repos, à côté de ces sciences sociales où l’on passe son temps à prendre des vessies pour des lanternes ! »
De telles dérives ont rendu possibles les violences industrielles et génocidaires du XXe siècle. Leur mémoire prend une dimension singulière au moment où de nombreuses démocraties glissent vers l’autoritarisme et bouleversent les conditions dans lesquelles les chercheurs travaillent. J’ai d’ailleurs été soufflée par les dernières pages, qui révèlent à quel point ce récit historique dialogue avec notre présent et interrogent, bien au-delà du cas de Paul, la responsabilité du chercheur face au pouvoir.
Assurément l’un des titres les plus originaux et captivants de cette rentrée littéraire !
Un grand merci à l’éditeur et à NetGalleyFrance de m’avoir permis de lire ce roman.
Lu en septembre 2026 – Stock, 20,50€
Pourrais me plaire mais plus en audio parce que lire des papiers sur les microbes alors que je côtoies et en parle tous les jours. Pas sûr ! Je note la recommandation.
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