
« Ma volonté me sert de tour de contrôle. Elle me permet de maintenir à leur juste place mes exaltations, mes affres, mes angoisses. Je ne conteste ni n’ignore les contretemps, les entraves, les blessures : je me contente de les tenir à distance, je garde le cap, j’avance, je fonce.
Du moins m’y suis-je efforcée toute mon existence.
Et regarde où cela m’a menée. Ici, à la prison de Yaoundé. »
Quelle femme ! Ndolo Elimbi n’a pas froid aux yeux. L’autoritarisme, la corruption, les traditions et la misogynie qui minent son pays, le Cameroun, semblent à peine l’atteindre : elle devient avocate, tombe follement amoureuse, mène ses combats. Quel sera le prix de cette liberté ? On sait dès le départ que tout cela se terminera en prison, mais on ne sait pas comment et les souvenirs qui affleurent pèle-mêle ne font que nous intriguer un peu plus : l’amour incandescent de Ndolo pour l’opposant Enow Alaka, ses renoncements à lui et sa persévérance à elle, leurs retrouvailles improbables et les trahisons venues de là où elle ne les attendait pas…
Les chapitres qui suivent déploient cette histoire dans un tourbillon sauvage mêlant les temporalités et les perspectives – puisque l’autrice choisit de donner comme contrepoint aux souvenirs de Ndolo le récit de la commissaire chargée de sa surveillance. Leurs voix composent une fresque exécutée à petites touches où se superposent l’histoire politique du Cameroun, la chronique familiale et la trajectoire individuelle de Ndolo. L’ancien amant, le mari, la famille, l’employeuse, les fonctionnaires du régime : dans un système corrompu jusqu’à l’os, on ne sait pas à qui on peut faire confiance et on brûle de connaître le fin mot de l’histoire.
Les allers-retours temporels m’ont parfois déroutée, mais impossible de résister à l’énergie et à l’intensité du récit : intensité des combats politiques, de la violence d’un régime impitoyable, des rêves de libération, mais aussi et surtout de l’amour pour Enow.
« Ton corps adoré, ton souffle, ma fougue égale à la tienne et à l’amour comme s’il n’y avait pas de lendemain et que nous devions là, maintenant, témoigner de la puissance salvatrice du désir tandis que nous pourrions dans un même élan de la banalité de ce qui nous écrasait – notre écart d’âge, mes rêves, ta réalité faite d’une femme, de deux enfants, d’un statut, d’un métier et ta solitude infinie, ce que tu nommais toi-même tes gesticulations professionnelles, ton renoncement. »
Ce roman est peuplé de femmes fascinantes, toutes un peu insaisissables avec leurs failles et leur détermination, leurs contradictions et leur capacité à faire trembler un système verrouillé par les hommes lorsqu’elles mettent leurs forces en commun.
Cette puissance féminine semble être un fil conducteur des textes de Hemley Boum. Depuis plusieurs années, l’autrice camerounaise travaille avec des féministes d’Afrique francophone dans le cadre d’ateliers d’écriture destinés à faire dialoguer l’intime, le social et le politique. Ce dialogue infuse Nos vies sauvages : l’oppression politique ne représente pas une abstraction mais infiltre les couples, les familles, les rêves et les désirs. En lisant ces pages, on ressent dans notre chair la blessure des opposants qui n’ont d’autre alternative que la prison, la mort ou l’arrachement coupable de l’exil. Une réflexion particulièrement inspirante à l’heure où les autoritarismes semblent gagner en vigueur un peu partout dans le monde.
Une fresque ardente, politique jusque dans l’intime, portée par des femmes merveilleuses. Mon premier roman de Hemley Boum, mais certainement pas le dernier.
Lu en septembre 2026 – Gallimard, 22€
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