Nous aussi, de Anne Godard (Actes Sud, 2026)

Quelques lignes et nous voilà dans un huis clos, un entre-soi autosuffisant, un tout cohésif et hermétique où les individualités se dissolvent : dans cette famille bourgeoise des beaux quartiers de Paris, on ne parle qu’à la première personne du pluriel.

« On sait que tout le monde n’a pas notre chance ; il y a des gens qui font des heures de métro pour aller travailler, qui habitent dans des endroits laids, des endroits surpeuplés, des endroits où l’on ne trouve ni commerces, ni cinémas, ni musées, des gens qui habitent d’ennuyeuses villes de province, des gens qui sont parqués dans des banlieues déshéritées. On les plaint. On sait aussi que les pauvres existent, ils nous attendent devant l’église, on a pour eux notre pièce toute prête dans la poche. »

Et les effets de cette narration sont bluffants : on perçoit tout le confort du nombre, l’entrain collectif, la conscience aiguë des privilèges reçus en héritage, la volupté avec laquelle on se gargarise du patrimoine familial et des références partagées, l’assurance et la condescendance de celles et ceux dont les repères sont ancrés – dans cet immeuble, ce quartier, cette société – depuis des générations.

« En attendant, on s’appartient les uns aux autres, poupées gigognes, les grands possèdent les petits, obéissance et ressemblance, les petits croient posséder les grands, préférence et élection, chacun revendique la relation privilégiée, le lien électif. On n’échappe pas au possessif, ma sœur, ma fille, ma cousine, ma nièce, ma mère, mon père, mon oncle, mon neveu, mon cousin, ma grand-mère, mon grand-père. Plus tard, on aura des enfants, au moins autant que nos parents, et plus encore si on peut, on pourra dire ce sont les miens, ils sont à moi. »

Mais on ressent aussi le poids des attentes, le carcan du bon goût et des bonnes manières parfaites génération après génération, la contrainte exercée par un récit familial qui ne tolère guère de discorde. Et au fur et à mesure que le « nous » de rigueur déploie une perspective enfantine, puis adolescente et adulte sur ce petit monde, on a de plus en plus l’impression d’étouffer. On voudrait faire entrer une bouffée d’air salutaire, mais le clan semble être un vrai vase clos. Une déflagration finira pourtant par se produire…

Anne Godard dissèque magistralement les rouages d’une certaine haute bourgeoisie. Elle joue très subtilement sur l’ambiguïté du « on » pour glisser d’une narration fusionnelle vers des perspectives dissonantes qui laissent peu à peu filtrer l’ironie et affleurer la recherche d’un « je ». Cette forme met puissamment en relief la difficulté, sous la chape du récit familial, à s’inventer en dehors du groupe. J’ai trouvé le procédé brillant, mais peut-être trop parfaitement huilé : dans la seconde moitié, l’intelligence du dispositif a pris pour moi le pas sur l’émotion.

Un roman virtuose, mais dont je suis sortie plus impressionnée que bouleversée.

Lu en septembre 2026 – Actes Sud, 20€

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