C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien (Grasset, 2026)

Jeune prof d’histoire-géo à Carrefour-Feuilles, Jonas Dorléon est acculé à l’exil : les gangs cernent son quartier, mettent le feu à sa maison et menacent jusqu’à sa vie. Déchiré à l’idée de partir, il finit par s’y résoudre : « c’était ça ou mourir ». Il ne le sait pas encore, mais c’est une véritable odyssée qui l’attend sur le chemin vers le Canada : il sera employé sur de grands chantiers, cireur de chaussures, clown. Il se coulera dans d’autres peaux, saura se faire discret mais persuasif face à des administrations kafkaïennes. Il fera des rencontres inoubliables. Et il mettra tout cela en mots…

Thélyson Orélien connaît lui-même le déracinement : auteur québécois né en Haïti, il a quitté son pays après le séisme de 2010. Ce roman n’est pas strictement autobiographique mais il transpire le vécu. L’auteur s’est nourri de sa propre expérience et de multiples récits de personnes exilées qu’il remercie à la fin du livre. De cette matière, il a tiré une fiction traversée par une multitude d’expériences vécues, qui nous fait ressentir intimement l’arrachement à ses racines, la peur, l’instinct de survie, l’espoir auquel on se raccroche. Par la force des mots, le roman nous fait vivre de l’intérieur le mouvement lancinant par lequel l’exil, la vulnérabilité, l’incertitude et le cynisme des autorités dépossèdent les migrants de couches successives d’humanité.

Par la force des mots sonne presque comme un euphémisme ici. La langue du roman semble se réinventer à mesure que Jonas avance, comme si l’exil réclamait une langue à la mesure des bouleversements qu’il implique. Et quelle langue ! Puissante et délicate à la fois, poétique, portée par un art sidérant de la punchline, elle est métissée de créole, d’espagnol et d’anglais, bousculée par les pays traversés et les expériences d’arrachement. Une véritable langue de l’exil, avec son rythme, ses fulgurances, ses refrains. Reviennent ainsi « Et moi, Jonas Dorléon », « Et nous… », après une nouvelle frontière absurde, un nouvel écosystème bâti sur l’exploitation des migrants, une nouvelle parcelle d’un monde qui marche sur la tête. Comme s’il fallait, chaque fois, réaffirmer par les mots ce que tout autour d’eux s’emploie à nier : ils sont encore là, debout, en marche.

Souvent surgit un réflexe de survie que l’on n’attendait pas : rire, pour ne pas sombrer. Jonas rit face à l’absurde, à la misère, à l’arbitraire ou à la méconnaissance manifeste de la situation des réfugiés. Et nous aussi, on rit sèchement des descriptions grotesques, quand le narrateur trouve un cafard dans le hamburger qui symbolisait son rêve américain, a des visions fiévreuses de sa grand-mère chrétienne l’exhortant à survivre, vêtue de son seul slip, ou lorsque Jonas cherche du WiFi pour venir à bout de l’application CBP One :

« Le vrai monstre s’appelle CBP One. Trois lettres, quatre syllabes et un écran qui devient ton dieu, ton juge, ton bourreau. Tu veux entrer légalement aux États-Unis ? Tu veux éviter les coyotes, les barbelés, les coups de fusil, les pieds brisés sur le sol texan ? Télécharge CBP One ! Entre ton nom, ta photo, ton âme aussi, s’il reste un peu d’espace dans la mémoire du téléphone. Et ensuite, prie. Pas à genoux ou devant un autel, mais devant une connexion WiFi volée entre un Chinois sans sourire et une grand-mère hondurienne qui tremble comme une feuille mouillée. »

Mais ce sont les éclairs de lumière qui m’ont le plus bouleversée. L’évocation de ce que Jonas sauve envers et contre tout parce qu’il s’agit du noyau de sa dignité, de son humanité, de son identité – même si cela tient dans un sac Carrefour : une photo de sa mère, un morceau de savon, un recueil de poésie, un amour partagé quelques heures, la capacité à énoncer son vrai nom à voix haute ou à ne pas relâcher sa vessie lors d’un interminable périple en bus.

« Les amours de migrations, ce sont des fleurs sans racine. On s’aime vite. On s’aime fort. On s’aime avec les nerfs, avec le ventre, avec l’espoir. Il n’y a pas de « je t’aime » murmuré sous la couverture, pas de cinéma, ni de chocolat chaud, juste des mains qui se frôlent dans un couloir, dans l’attente, des regards volés sous une bâche entre deux réveils violents. […] Ce genre d’amour n’est pas fait pour durer. C’est un feu de bois mouillé : ça crépite, ça fume et ça meurt. Nous, les migrants, on aime comme on mange : vite, sans assiette, sans lendemain. Et pourtant, quand j’ouvre mon sac Carrefour, parfois je sens encore son odeur. »

J’ai pleuré comme une madeleine lors des instants de basculement où, dans une existence faite d’attente et de peurs, la survie semble enfin à portée de main.

Et derrière l’émotion affleure très vite la colère face à l’état du monde et de notre pays rongé par la haine et la xénophobie. Comment en sommes-nous arrivés à nous couper à ce point de la réalité de l’exil, de sa douleur, de ses dangers ? À nous habituer à des discours qui déshumanisent les exilés, les réduisent à des « flux », des chiffres, des quotas, ou à ce cliché absurde des « profiteurs » ? Profiter de quoi, exactement ? Comment avons-nous pu laisser la souffrance de l’exil devenir une abstraction assez lointaine pour ne plus voir les êtres humains qui la vivent ?

Ce roman pulvérise cette distance d’un uppercut. Lisez le. J’aimerais croire qu’il parviendra à infléchir les représentations des migrants et nourrir une véritable culture de l’accueil.

Lu en septembre 2026 – Grasset, 21,50€

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