Le majordome et moi, de Gary Schmidt (L’école des loisirs, 2020)

« Si ça n’avait pas été le jour de la rentrée, si ma mère n’avait pas passé la nuit à sangloter, si la pompe à injection de la Jeep avait fonctionné comme une pompe à injection de Jeep est censée fonctionner, s’il n’y avait pas eu une pluie diluvienne digne d’un orage tropical australien – et je sais de quoi je parle, car j’en ai vu un de près – et si le tout dernier litre de lait demi-écrémé n’avait pas complètement tourné, eh bien, ma mère n’aurait sans doute pas laissé le Majordome franchir le seuil de la maison. »

Et il aurait été dommage de nous priver de l’histoire extraordinaire qu’ouvre cette intrigante première phrase ! Quel plaisir de se laisser surprendre par l’intrusion complètement improbable d’un majordome so british, avec son chapeau melon, son parapluie-antenne parabolique, son thé au lait et son anglais délicieusement châtié. Carter, ses trois petites sœurs et leur mère, chacun à sa manière aux prises avec les défis du quotidien et de la vie, sont loin d’imaginer ce qui les attend…

Une fois surmontées nos incertitudes – peut-on se fier à un tel énergumène ? – Hugo et moi sommes tombés sous le charme de son flegme de gentleman, de ses convictions aussi agaçantes que rassurantes, de son regard singulier sur la société et l’histoire américaines, de sa gentillesse et de ses petites expressions choisies – aussitôt adoptées par Hugo, en particulier lorsqu’il s’agit de constater qu’une « assistance fraternelle serait sans doute appropriée ». Gary Schmidt est un conteur génial, qui parvient par exemple à faire de l’ouverture d’un œuf à la coque une histoire palpitante. Il déroule son récit avec beaucoup de rythme et d’originalité, ouvrant chaque chapitre sur une règle de cricket, nous donnant à entendre la voix drôle et émouvante de Carter, imaginant les dialogues les plus réjouissants.

« – C’est un paquet pour Miss Charlotte. Dites-lui qu’on ne peut que se réjouir de l’éclectisme des épiceries américaines en dépit de leur parcimonie quant à leur sélection de produits alimentaires ayant vu la lumière du soleil.
– Elle ne va pas comprendre le mot « éclectisme ».
– « Hétéroclisme » alors.
– Pareil.
Le type a soupiré.
– Le contenu parle de lui-même. »

Et puis il y a ces incursions perturbantes de visions australiennes qui piquent notre curiosité. Et le vent d’optimisme et d’humanité qui souffle sur ces pages. Du grand art ! Et quelle révélation de réaliser que la vie, c’est finalement… comme le cricket : pas de la tarte de parvenir à concilier fair-play et réactivité face aux googlies inattendus, savoir évaluer les risques, composer avec les particularités du terrain et prendre les bonnes décisions.

Ce roman est définitivement l’un des plus chouettes que nous ayons lus ces derniers mois. Il confirme que Gary Schmidt, dont j’avais déjà beaucoup aimé Autour de Jupiter, est un auteur incontournable.

Dernier extrait pour la route…

« – C’est pas juste, ai-je fait.
– Manque de pertinence, a rétorqué le Majordome.
– Ça veut dire quoi ?
– Cela veut dire que la revendication d’équité traduit une forme de jérémiade permanente de celui qui vit dans une république. Un monarchiste comme moi reconnaît la vertu qui consiste à accomplir tout simplement les choses qui doivent être faites. »

Lu à voix haute en juillet 2021 – L’école des loisirs, traduction de Caroline Guilleminot, 16€

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