Le voyant d’Etampes, d’Abel Quentin (Éditions de l’Observatoire, 2021)

Jean Roscoff est si pathétique qu’il en serait presque drôle si son histoire ne touchait pas un nerf de notre époque. Tout compte fait, il m’aura surtout émue et même attendrie. Ce n’était pourtant pas gagné avec ce boomer trop porté sur la bouteille, universitaire raté, avide de s’illustrer sur le tard avec un essai consacré à Robert Willow, poète américain méconnu qui vécut à Paris. Mais notre anti-héros a décidément le don de faire les mauvais choix. Le voilà accusé d’appropriation culturelle (Roscoff y a à peine prêté attention, mais Willow était noir) et précipité malgré lui au cœur d’une tourmente sur les réseaux sociaux et dans la vraie vie.

De sa plume trempée dans le vitriol, Abel Quentin sonde les crispations contemporaines autour des nouvelles luttes antiracistes et intersectionnelles, la crise de l’universalisme et des gauches, les dérives des réseaux sociaux et de la cancel culture. Le ton est mordant, la précision quasi-sociologique, les débats restitués avec justesse et les nuances qui font trop souvent défaut dans la foire d’empoigne qui se déchaîne en permanence sur les réseaux. Une lecture particulièrement éclairante (si vous ne savez pas ce que signifie « racisé » ou « privilège blanc », vous savez ce qu’il vous reste à faire), mais il n’y a pas que cela.

Les failles de Roscoff, ses tentatives de comprendre ce qui lui arrive sont poignantes. Le voilà qui se braque et s’agrippe désespérément, naïvement à son engagement dans « la marche des beurs » – comment peut-on le taxer de racisme ? Qui doute malgré tout, réinterroge l’histoire de Willow, ne peut s’empêcher de constater la force des arguments qui lui sont opposés. Et entre les deux, des personnages bien sentis qui incarnent tout un spectre de façons plus ou moins reluisantes et opportunistes de se positionner dans la tempête.

L’enquête déclenchée par ces questionnements à propos de Willow est passionnante, sur fond de guerre froide et de bouillonnements politiques, des États-Unis maccarthystes au Saint-Germain des prés des années 1960, de l’apogée du Parti socialiste aux clivages contemporains. Willow offre un fil conducteur énigmatique, empreint d’un mystère qui a piqué ma curiosité et m’a fait tourner les pages.

Une lecture prenante et intelligente qui donne à réfléchir, invite à prendre de la hauteur. Et témoigne de façon éloquente du rôle (peut-être plus essentiel que jamais) que peut jouer la littérature en tant que fenêtre ouverte sur le ressenti d’autrui.

Lu en avril 2022 – Éditions de l’Observatoire, 20€

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