
Brilka, une ado géorgienne, fugue et entreprend un périple vers Vienne. Sur ses traces, sa tante Niza, qui accourt de Berlin après avoir été alertée de Tbilissi par la famille. Un siècle plutôt basculait l’existence de son arrière-grand-mère, fille d’un chocolatier de génie. Quel est le lien, où commence l’histoire et où finit-elle ? Convaincue que tout se tient, que les destins s’entrelacent comme les fils d’un tapis dont les motifs naissent de leur imbrication et que l’histoire se répète, Niza offre à Brilka une fascinante fresque familiale.
« […] mais c’est à toi, Brilka, que je dois ces lignes. Je te les dois parce que tu mérites la huitième vie. Parce qu’on dit que le chiffre huit est égal à l’infini, au fleuve de l’éternel retour. Je t’offre mon huit.
Nous sommes liées par un siècle. Un siècle rouge. À tout jamais, plus huit. C’est ton tour, Brilka. […]
Passe à travers cette histoire, laisse-la derrière toi. »
Huit vies, donc, dont la première est celle de Stasia, 17 ans en 1917 : plus portée sur la danse et l’astronomie que sur les tâches ménagères, qui découvre l’amour et comprend bientôt qu’avec la mainmise des bolcheviks sur son pays, l’existence ne sera plus jamais la même. La plume est immersive, les protagonistes attachants, les soubresauts de la petite et de la grande histoire sidérants. Le tissage dense des fils biographiques soustrait la narration à la linéarité de l’arbre généalogique pour en faire quelque chose d’arborescent. Surgissent donc à leur tour la sœur de Stasia, et avec elle des personnages secondaires dont certains resteront liés à la famille via leur lignée. On croisera notamment le chef de la police politique soviétique, un garçon rêveur porté sur la sculpture, des femmes douées pour la poésie, la musique ou la comédie, un fonctionnaire du régime tourmenté par une mélancolie grandissante…
Le tissage révèle de multiples leitmotivs qui nous interrogent sur la manière dont certains traits de personnalité, aspirations et blessures se transmettent d’une génération à l’autre. Et puis il y a l’arôme entêtant de cette recette de chocolat qui fit le succès du fondateur de la lignée, mais dont les effets mystérieux intriguent : magie, blanche ou noire ? Substrat de croyances autoréalisatrices ? Potion mêlée de substances psychotropes ? Ou simplement une chimie singulière ?
L’histoire géorgio-soviétique, minutieusement reconstituée, est plus qu’une toile de fond. C’est une force implacable qui tord les rêves, les personnalités et les destins, crée des dilemmes terribles et broie les existences. De quoi donner une résonance singulière aux petites citations issues de la propagande ou de la littérature russes qui ponctuent le texte. On se demande parfois d’où la narratrice tient toutes ses informations – mais cela finira par s’élucider.
Tout cela est très bien et j’ai aimé la manière dont la boucle est bouclée, mais il faut bien admettre qu’en cours de route, ces 1200 pages m’ont parfois paru longues. Le foisonnement de l’intrigue et la multiplication des personnages – on parle parfois de personnages secondaires, mais ici, il y a des personnages tertiaires, quaternaires, etc. ! – sont un peu épuisants par moments. Les personnages sont si nombreux qu’en refeuilletant le roman pour écrire ce billet, je me suis rendu compte que j’en avais oublié certains. L’ensemble représente un tour de force qui témoigne d’une imagination inouïe quand il s’agit de se représenter les époques et les destins dans leurs moindres ramifications. Mais de la même manière qu’un excellent chocolat peut devenir indigeste, j’ai parfois ressenti une forme de saturation.
On a parfois l’impression que cette famille concentre tout ce que le régime soviétique a pu infliger de malheurs à ses ressortissants. Dans un récit non fictionnel, ce surcroît de drames serait bouleversant. Dans un roman, il semble parfois peu vraisemblable, comme si le régime s’acharnait sur les mêmes lignées, génération après génération. Là où les aller-retours temporels offraient une respiration dans La lumière vacillante, ici, on se sent pris dans une spirale infernale qui semble sans fin.
À moins que cette mise en récit ne permette à Brilka de conjurer la malédiction et d’écrire son histoire sur une page vierge ?
Ce roman a donc quelque chose d’excessif mais il profondément habité et je sais déjà qu’il me laissera une empreinte durable. Je resterai marquée par cette famille, son expérience de la dictature et la sensation un peu inouïe d’engloutir un siècle en parcourant une saga.
Lu en février 2026 – Edition poche chez Folio, 13,90€
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