Le Palais, de François-Henri Désérable (Gallimard, 2026)

Né dans les bidonvilles de Delhi et adopté par un couple de Bourguignons, Arun révèle un don hors du commun : un palais absolu, capable de percevoir et de mémoriser les arômes jusqu’aux plus infimes. Que fera-t-il de ses extraordinaires facultés ? Tout ce que l’on sait (dès la quatrième page), c’est que tout cela se terminera… au tribunal.

« Le premier verre de vin qu’il dégusta avec un vrai plaisir, il le dut à des cons. »

Quel plaisir de découvrir cette histoire !

… Félicité de s’abandonner à une intrigue charpentée comme un Médoc, calibrée pour piquer notre curiosité et nous tenir en haleine jusqu’aux toutes dernières pages.

… Délice d’un roman au bouquet opulent où se mêlent cépages et assemblages, terroirs et tonneaux, cuves et fermentations, arômes et tanins. On sent que l’auteur s’est solidement documenté, mais il parle de vin à sa manière à lui : exaltée, presque outrancière, avec une charmante pointe d’ironie. Cela dit, nul besoin d’aimer le vin pour aimer cette ode aux sens qui donne envie de humer un brin de romarin, une pincée de thé à la bergamote ou un carré de chocolat noir.

« Alors il fit ce que font les poètes, les botanistes, les cartographes de terres vierges : il inventa. D’abord timidement, puis fiévreusement. Ainsi naquirent le « risambre », ce goût de bois ancien chauffé par une lampe d’architecte, entre poussière et vernis blond ; et la « vellune », cette saveur minérale et lactée qui rappelait la coquille d’un œuf à la coque encore tiède ; ou encore le mot « crémurien », pour cette rondeur de cire fondue mêlée à l’encens tiède. »

… Griserie d’un récit qui nous transporte à travers le monde, de Beaune à Bordeaux, d’Italie en Hongrie, des îles Marquises à Delhi et New York, autant de décors peuplés de personnages truculents. Ces pages renferment nombre de scènes incongrues, poignantes ou cocasses que j’ai aimées au point de les lire à voix haute à mes proches. Je n’oublierai jamais la scène de dégustation à l’aveugle qui enflamme un plateau de talk-show américain, ou la recherche d’un banc à Central Park.

« El Baresed et Arun cherchèrent un banc où s’asseoir. Le parc en comptait un peu plus de neuf mille. Si l’on ne savait pas trop quoi faire de son fric, on pouvait même en adopter un : pour dix mille dollars, vous aviez droit à une plaque personnalisée, avec l’inscription de votre choix. La moitié en portait déjà une, et nos deux amis passèrent encore une heure à flâner, à la recherche des inscriptions les plus singulières. La plupart saluaient la mémoire d’un parent, d’un ami ou d’un chien (c’était fou, cet attachement des gens à leur clébard), mais il y en avait pour célébrer des demandes en mariage (« Will you marry me ? ») ou en conserver le souvenir (« On that bench, she said yes »). Et puis il y avait cet hommage poignant, celui d’une veuve à son défunt mari :
FOR MY LOVE
07.11.52 – 12.11.12
HUSBAND, FATHER, ADULTERER
Yes, Richard, I knew »

… Vivacité d’une plume qui a de l’attaque : malicieuse, enjouée, bondissante. On navigue quelque part entre Slumdog millionaire, Le Parfum de Süskind et Arsène Lupin.

Alors certes, ce roman n’aura pas révolutionné ma vision du monde et son propos est divertissant plutôt que bouleversant. Mais il a du corps, du fruit, de la fraîcheur — bref, il se boit avec un plaisir fou. La preuve : je n’en veux même pas à l’auteur d’avoir laissé pulvériser à la batte de base-ball une bouteille du vin produit par mon oncle et ma tante (je n’invente rien, vous pouvez vérifier p. 327). Fracassant !

Lu en août 2026 – Gallimard, 23€

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