Rentrée littéraire : Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? de Lucie Rico (P.O.L., 2026)

Enquête sur un fragment de souvenir

C’est l’histoire d’une crise qui se noue de façon saugrenue : un clavier d’ordinateur qui ne produit plus de points, privant de dénouement les phrases que doit transcrire la narratrice et la plongeant dans un drôle d’état face aux phrases enchaînées les unes aux autres sans possibilité d’achèvement, mettant au jour un nœud, une pièce manquante, une incomplétude. Surgit un souvenir d’enfance, sous la forme d’une phrase inachevée : « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et ». Et quoi ? Impossible de mettre le doigt dessus, c’est l’écran noir. S’est-il vraiment passé quelque chose ce jour-là ? Comment se termine la fameuse phrase ? Paralysée par les interrogations que la situation provoque, incapable de penser à autre chose mais soutenue – à défaut de sa propre famille – par un flirt familier des procédures judiciaires, Jennifer décide de mener l’enquête en déployant les moyens des professionnels…

« Dans une reconstitution, les gestes doivent se rejouer. Être les mêmes que dans le passé. Parce que tout recommence mais rien n’est pareil. On répète les gestes du crime, et les gestes résistent, grincent, refusent de coïncider avec les hypothèses. Ces mises en scène servent à savoir si l’histoire que notre mémoire nous raconte résiste au réel, si elle ne s’effondre pas quand on la regarde d’un peu trop près. »

Lucie Rico donne admirablement consistance au malaise de Jennifer – impalpable, étrange, relatif à un motif insaisissable mais persistant et paralysant. Elle repousse les limites de la langue pour déployer une évocation fascinante de l’étrange topographie de la mémoire, où les souvenirs se déposent, se superposent et se défont à mesure qu’on les convoque. Le roman évoque d’ailleurs aussi avec un humour féroce les pressions à étouffer tout élément discordant par rapport au récit familial, la souffrance causée par les euphémismes, les torsions discursives de la réalité, les béances mémorielles.

« Ce qui dérangeait dans le déroulement de nos existences, on le corrigeait. On l’étouffait. On le tordait jusqu’à ce que tout devienne présentable. Alors, ce qui avait été brutal devenait anecdotique. Ce qui avait été humiliant devenait drôle. L’insupportable devenait un quiproquo. »

Le roman est porté par sa protagoniste – personnage inattendu doté d’un cœur d’artichaut et d’un sens désarmant de l’observation et de la formule, à la fois prisonnière d’un chaos mental indescriptible et méthodiquement organisée, pétrie de doutes et têtue jusqu’à l’obsession. Je me suis attachée aussi à Malec, jeune avocat plein de bons sens et d’idées, qui accompagne sa recherche. Impossible de ne pas être suspendue à leur enquête qui nous entraîne sur des terrains improbables – du commerce de tapisseries vintage aux séquences les plus infimes du film Autant en emporte le vent.

Un roman captivant, à la fois loufoque, incisif et émouvant.

Lu en octobre 2026 – P.O.L., 21€

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