Rentrée littéraire : De l’autre côté du lac, de Sylvain Prudhomme (Éditions de Minuit, 2026)

Sur un parking, près d’un massif montagneux. le narrateur croise une femme qu’il trouve magnétique. Paola revient seule des sommets après avoir séjourné près de la réserve du Lac, parcelle de nature sanctuarisée où plus aucun humain ne pénètre, qu’elle a observée de la lisière et photographiée. Elle a un air un peu sauvage : « Il y a quelque chose en elle de déverrouillé, d’un peu ivre. » Intrigué, le narrateur retrouve l’artiste sur Internet, découvre ses clichés de latitudes extrêmes, tente de la contacter. Mais Paola, repartie observer le lac à la saison la plus rude de l’année, ne donne plus signe de vie…

« Cent mètres en dessous c’est la réserve. La réserve avec ses à-pics vertigineux. Sa jungle d’arbres centenaires. Ses troncs pourris par des mois d’hiver sans soleil. Sa canopée foisonnante de lianes et de fougères. Ses cris d’oiseaux. La réserve forgée de sève et d’humus, avec son odeur de macération immense, de girolles prodigieuses, de menthe sauvage, de musc. »

Il y a plusieurs choses fascinantes dans ce roman. D’abord, sa part de mystère en lien avec la volatilisation de Paola – d’autant que l’on apprend assez vite qu’elle n’est pas la première à avoir disparu dans le coin. Il y a aussi cette présence diffuse que l’on perçoit, là où personne n’est censé aller : est-ce Paola qui observe la réserve, ou est-ce elle qui est observée ?

Ensuite, le statut du récit ne se révèle que chemin faisant : enquête sur les traces de Paola ? Reconstitution de ses derniers jours ? Récit omniscient, développé sur la base d’éléments que nous n’avons pas encore ? Pure spéculation ? Ce qui est sûr, c’est que les photos de la disparue constituent un fondement du récit – et ces photos, nous les voyons intercalées entre les pages, nous invitant à méditer leur résonance avec le texte. Aurions-nous raconté les mêmes histoires sur la base de ces clichés ? Ou le récit, la connaissance du dénouement de la quête de Paola influencent-ils notre regard ? En tout cas, cette alchimie entre mots et images a beaucoup parlé à l’amatrice d’albums en moi.

Ces pages comportent de très beaux passages sur le regard du photographe, la fugacité des conditions permettant un cliché, mais aussi la manière dont les photos transfigurent un lieu.

« En contrebas, l’eau scintille. Le lac ensevelit sous sa calme horizontalité tout l’empan de monde qu’il peut. Étale au cœur exact du cirque son eau chargée de larves et d’alevins, grouillante de vie. […] Chaque fois la réserve est là, en face. L’angle varie, mais toujours on la voit, sur l’autre rive. Défendue de chaque côté par l’à-pic des versants, la raideur des falaises. Déployant ses plis noirs. Son couvert de forêts. Ses falaises argentées. Elle est épaisse, haute, profonde. On se demande quelles bêtes s’y déplacent à pas feutrés. Quelles plantes y croissent sur les troncs couverts de mousse. On sent l’appareil de Paola fasciné. On devine le regard de la photographe qui jour après jour balaie le couvert d’arbres, fouille le relief des pentes, scrute chaque golfe d’ombre, chaque bouquet d’arbres luxuriants, chaque grotte. »

Suivre Paola dans son expédition m’a fait un bien fou. Je me suis gorgée de lumière, de couleurs, de nuances de brumes, de parfums d’herbe, de menthe et de roquette ; j’ai pris la mesure de la pesanteur du granit qui ceint le paysage, aiguisé mes sens jusqu’à percevoir le moindre frémissement du panorama, frissonné au contact d’eaux glaciales pour mieux me réchauffer au contact de roches ensoleillées. Ce roman décrit incroyablement ce que le contact avec le monde sauvage bouleverse en nous : la beauté brutale de la nature, le décuplement des peurs et des sens, l’exaltation de se sentir vivante, mais aussi le décalage grandissant et dérangeant avec le monde civilisé.

C’est drôle, d’ailleurs, cette récurrence dans cette rentrée littéraire du sauvage, de ce qui échappe à la domestication et aux catégories humaines : une réserve interdite ici, une performance artistique dans Heures sauvages de Marie Petitcuénot, un complot féminin dans Nos vies sauvages de Hemley Boum, le cheminement des oiseaux migrateurs dans Le septième siffleur de Colin Niel. Ces romans examinent, chacun à sa manière, ce qui affleure lorsque les garde-fous sociaux se relâchent : pulsions, violence, mais aussi désir de liberté, pulvérisation des carcans et retour à une part plus instinctive de soi. Peut-être le sauvage nous fascine-t-il autant parce qu’il condense les peurs et désirs d’aujourd’hui : angoisse de voir le monde se dérégler et la sauvagerie infiltrer les rapports sociaux, besoin de retrouver une intensité sensible, aspiration à préserver ce qui en nous résiste encore à la domestication.

Un roman sensoriel et troublant qui dessine un monde hors d’atteinte, fascinant précisément parce qu’il nous échappe.

Lu en octobre 2026 – Éditions de Minuit, 22€

Votre commentaire

Site Web créé avec WordPress.com.

Retour en haut ↑