
Dans la profusion de parutions de la rentrée littéraire, on voit revenir des motifs qui peuvent être déclinés de multiples manières : textes autofictionnels, revisites de classiques mais en variant la perspective, enquêtes historiques déroulées comme un récit, expériences de pensée… Avec Heures sauvages, Marie Petitcuénot se positionne de manière originale (inédite ?) en proposant complètement autre chose : le roman d’une performance artistique, Rhythm 0, exécutée par Marina Abramović à Naples en 1974.
La démarche m’a interrogée : pourquoi superposer un roman à un geste artistique ? Quelle est exactement la part de création, la « plus-value » fournie par l’auteur dans cette configuration ? Le texte se lirait-il comme un cartel accolé à l’œuvre ? Mais il se trouve qu’au cours de l’été, j’avais été profondément troublée par une exposition de Marina Abramović montrée à Berlin : impossible de ne pas être déstabilisée par la manière transgressive dont cette artiste, née dans la Yougoslavie de Tito, utilise le corps – souvent le sien – comme matériau pour prendre à partie le spectateur, révéler la puissance des rapports de pouvoir et de la discipline collective, sonder les limites, les pulsions et les garde-fous éthiques de l’être humain.
« Le beau, c’est trop facile. Quelle trace pouvait bien laisser la millième Vierge à l’enfant, la perfection des traits, la douceur et la pureté convenues. Quelle émotion ? »
Ces motifs culminent lors de la performance au cœur du roman : l’artiste s’enferme six heures durant avec une quarantaine de spectateurs, leur donnant la permission de lui faire ce qu’ils souhaitent et laissant à leur disposition 72 objets, du plus doux au plus tranchant… Six heures, c’est long. Cela laisse le temps à l’ennui et à l’inconfort de poindre, aux repères de se brouiller et à différentes pulsions de se matérialiser.
« À Belgrade, Marina Abramović lui avait exposé son projet. Pendant six heures, je ne vais rien prévoir, je ne vais rien faire, il n’y aura pas de symbole, pas de propos. Ma performance, ce sera d’être toute à eux, de tout attendre d’eux. Il y aura un début, un milieu et une fin, mais ce sera le public qui fera l’expérience. Et on verra où ça les mène, six heures face à moi. Très vite, ils seront seuls face à eux-mêmes, face à l’impassibilité et la vulnérabilité. Alors on verra ce qui gronde. Le théâtre de leur nature, de leurs tripes, de leurs pulsions. Je crois qu’on en saura plus, après ça, sur les gens « normaux. » L’art, ce sera ma neutralité absolue confrontée à ce dont est capable l’humanité enfermée, cachée, autorisée.»
Heures sauvages raconte la conception et la mise en œuvre de Rhythm 0 en variant les points de vue – celui du jeune galériste fasciné par Abramović, celui de l’artiste elle-même et celui de différents participants dont on découvre la position sociale, les réactions et les dilemmes. Je ne sais pas, mais j’aurais bien aimé découvrir comment Marie Petitcuénot a procédé, si elle a eu accès aux témoignages des protagonistes ou si elle a simplement extrapolé à partir des photos et de la documentation disponible. En tout cas, dès les premières lignes, j’ai été cueillie par une plume incandescente, fascinée par la radicalité de l’expérience, suspendue à la chimie humaine à l’œuvre, happée par ce qu’elle bouleverse et révèle chez les participants. La démarche, qui m’a initialement laissée perplexe et même mal à l’aise, prend tout son sens. J’ai lu ces pages en apnée, presque d’un trait. Un texte sidérant.
Lu en septembre 2026 – Éditions Héloïse d’Ormesson, 17€
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