
Pablo adore sa fille. Au point de la poursuivre jusqu’au Chili, le pays natal fui il y a longtemps, lieu de tout ce qu’il s’est efforcé de tenir à distance depuis. Par un concours de circonstance, le Chili s’apprête à voter et 35 ans après la chute du régime de Pinochet, les fascistes sont de nouveaux aux portes du pouvoir. Mais déterminée à connaître l’histoire de son père, Victoria a pris un billet pour Santiago et refuse de dire où elle se trouve…
Marion Brunet signe un roman lumineux sur l’amour paternel, la charge d’un vécu terrible et la manière dont il peut compliquer les transmissions intergénérationnelles lorsqu’un père s’efforce de préserver son enfant à tout prix d’un passé insoutenable. On navigue entre le présent de la course-poursuite entre Pablo et Victoria et différents passés : celui de l’enfance de Pablo, celui de l’exil vers la France à un moment inattendu – en 1990, lorsque le Chili initiait sa transition démocratique – et celui de la tentative de se reconstruire sur des bases nouvelles.
« La poésie était déjà sa béquille mais il y pensait alors en espagnol. Il a quitté le Chili comme on quitte un grand amour qui vous a fait beaucoup de mal. On l’aime toujours, on sait ce qu’on lui doit, mais on prend le large ou on en crève. »
C’est très prenant, on se demande où l’enquête de la jeune fille la mènera, comment Pablo est devenu cet homme puissant mais vulnérable, quelle est la nature de l’articulation entre ses deux vies – avant et après l’exil. J’avais déjà lu plusieurs romans ou biographies d’exilés chiliens (voir ici par exemple) et je savais donc l’horreur des faits évoqués dans ces pages. Ce roman-là met l’accent sur la solitude des survivants, la tentative de canaliser la violence intérieure par la boxe, l’envie de transmettre le Chili aimé – celui de la langue espagnole, des poètes et des chevaux – tout en épargnant ses facettes sombres à ses proches, la poésie qui agit comme un baume quand on ne peut justement pas exprimer frontalement les choses, la manière dont les non-dits délitent les liens d’amour, celle dont parfois les enfants sauvent leurs parents.
Un roman révolté et sensible comme sait les écrire Marion Brunet – et qui résonne douloureusement au moment où l’extrême-droite semble s’approcher du pouvoir un peu partout et ma laisse un questionnement lancinant : qu’allons-nous transmettre à nos enfants dans le chaos qui règne ?
Lu en octobre 2026 – Albin Michel, 21,90€
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