Lecture commune : La-Gueule-du-Loup, d’Éric Pessan (L’école des loisirs, 2021)

Certains romans sont non seulement immersifs, mais pleins de recoins, de perches à saisir et de trouvailles. Ces textes sont de ceux dont on aime prolonger la lecture en échangeant avec d’autres lecteur·ice·s. Pépita, du blog Mélimélo de livres et moi en sommes immédiatement tombées d’accord : le dernier roman d’Éric Pessan, La-Gueule-du-Loup, appartient clairement à cette catégorie ! Un terrain intrigant et mouvant qui se prêtait, forcément, à un échange entre lectrices.

Isabelle : Comment es-tu venue à ce livre ? Je sais que tu connais bien Éric Pessan en tant qu’auteur, lis-tu tous ses livres ? Ou peut-être as-tu été intriguée par cette couverture sombre ? Ou encore ton goût du risque t’as poussée vers ce titre inquiétant ?

Pépita : Effectivement, j’ai lu pas mal de ses romans et à chaque fois, j’ai été embarquée. Ce titre m’a beaucoup intriguée mais à vrai dire, cette fois, je me suis demandée si j’allais le lire car les histoires d’horreur (du moins était-ce l’idée que je m’en faisais), ce n’est pas pour moi. Mais j’ai saisi au fur et à mesure une autre histoire, d’horreur aussi mais pas celle qu’on croit. Je profite de tes questions pour dire que je trouve la couverture trompeuse au sens où elle pourrait autoriser la lecture de ce roman par un public trop jeune. J’avoue que ce décalage m’a perturbée. J’avoue aussi que rapidement, devant la tension montante de l’intrigue, j’ai failli le lâcher alors j’ai lu un peu la fin (je sais : sacrilège !) et j’ai continué : j’étais assez subjuguée par la façon dont Eric Pessan a amené ce sujet. J’ai vraiment été bluffée.

Et toi ? Je te renvoie ton questionnement…

Isabelle : Un peu le chemin inverse du tien ! Je connaissais l’auteur, dont mon aîné et moi avions aimé Dans la forêt de Hokkaido, mais en découvrant les nouveautés de L’école des loisirs, j’ai tout de suite réagi au côté horrifique. C’est la tasse de thé de mes garçons qui ont adoré découvrir Stephen King et aimé des choses comme le roman graphique Thornhill. Ta chronique m’a confortée et nous nous sommes lancés dans ce roman à voix haute avec mon cadet de dix ans. Comme tu le dis, l’histoire n’a pas pris le tour attendu, lui a souhaité arrêter (je n’ai pas insisté, je te rejoins sur le fait qu’il est très certainement trop jeune) mais pour ma part, j’ai pris un grand plaisir à le terminer seule. 

Est-ce que tu as envie de résumer en quelques mots de quoi il retourne ?

Pépita : Déjà, écrire une chronique sur ce roman, il ne faut pas dévoiler le sujet ! Alors, désolée que cela ait pu tromper l’approche pour ton cadet. Je veux bien essayer de résumer… C’est l’histoire d’une famille durant le confinement de mars 2020 qui va venir le vivre dans la maison des grands-parents maternels décédés un an plus tôt. La maman, Jo (l’adolescente qui raconte) et son jeune frère, le papa est resté travailler en tant qu’infirmier. Cet endroit s’appelle La gueule-du-loup. La maison n’a pas été ouverte depuis un an car l’héritage ne se passe pas très bien avec l’oncle maternel. Le lecteur suit donc l’installation des trois personnes, leur organisation face à cet événement angoissant… mais très vite, des phénomènes inexpliqués vont surgir et peu à peu se dessine une autre vérité.

Vois-tu autre chose à dire ?

Comment as-tu perçu la façon dont l’auteur pose ce cadre ?

Isabelle : Non, je n’en dirais pas plus. Tu as raison, le mystère de La-Gueule-du-Loup doit rester entier pour celles et ceux qui n’ont pas lu ce roman ! Il y a plein de choses à dire sur la façon dont l’auteur noue son intrigue. Mais tout commence avec une petite comptine bien connue où il est question d’un loup. Le genre de texte qu’on a chanté mille fois dans l’enfance sans vraiment réfléchir au sens – et qui, surtout lu à voix haute dans le cadre d’un roman ado, instille le doute, met mal à l’aise.

Cette petite comptine revient ensuite ici et là comme une rengaine lancinante. Qu’a-t-elle suscité en toi ?

Pépita : au début, je me suis dit OK, c’est une comptine. En lien avec la gueule-du-loup. Le lieu. Et puis, comme tu le dis, elle revient. Et là, elle intrigue. Elle n’est pas là par hasard. Et puis, à la fin, elle éclaire l’histoire. D’une façon magistrale. L’effet que cela m’a fait ? Comme un animal malfaisant qui rôde, plus fort que cela même, comme si un filet m’entourait aussi et qu’avant que tu ne t’en aperçoives, tu es pris dans son tourbillon et emprisonné sans pouvoir en sortir.  Du coup, j’ai fini par appréhender sa venue dans les pages de cette comptine toute en symboles. Mais il fallait en passer par là. Anodin et terrifiant à la fois. L’innocence de l’enfance nouée dans une ronde malfaisante qui réduit au fur et à mesure les cercles de son approche. Voilà, je l’ai ressentie exactement comme telle. Et tu as raison de souligner que ça commence comme ça dans la maison. Après l’installation. J’ai trouvé le parallèle intéressant avec le confinement d’ailleurs. On a l’unité de lieu, l’unité de temps (un temps universellement partagé d’ailleurs durant 2 mois !) et l’unité d’action, quant à elle, va venir de façon plus subtile je trouve.

Isabelle : Tu as raison, il y a une sensation d’angoisse qui se referme sur nous, à laquelle participe cette ritournelle du loup, mais pas que. Est-ce que la peur n’est pas d’autant plus grande qu’on ne cerne pas les contours du danger ? Il y a cette épidémie qui isole terriblement, ce lieu dont on se demande tout de même qui a bien pu l’appeler ainsi, la forêt où Jo va courir seule, cette maison pleine d’ombres et de bruits, les événements troublants qui se multiplient, l’orage qui se déchaîne. Et aussi le malaise que Jo perçoit chez ses proches, d’autant plus anxiogène que comme elle, on n’en perçoit que les contours… Face à tout cela, j’ai lu ce roman aux aguets, paralysée de ne pas savoir à quelle sauce les personnages allaient être mangés.

Pépita : Aux aguets, c’est exactement ce que j’ai ressenti aussi, le sentiment que quelque chose allait surgir à chaque page, et du coup, une angoisse sourde vous étreint. 

Isabelle : L’écriture joue un rôle important dans ce roman – que ce soit dans sa forme comme dans sa substance, non ?

Pépita: L’écriture d’Eric Pessan est à la fois accessible mais recherchée. Rien n’est mis au hasard. C’est extrêmement travaillé. L’auteur a son idée de départ et la déroule sans s’en éloigner. J’aime beaucoup cette écriture. Il faut le lire à voix haute aussi. Son efficacité dans le choix des mots est redoutable. 

Isabelle: Tout à fait. On est à la frontière entre plusieurs genres – horrifique, thriller, dramatique, associés aux formes du journal et de la poésie. Et pourtant, tout se tient. J’ai trouvé cette façon d’écrire vraiment originale et réussie, très suggestive et pertinente pour parler de sujets durs à de jeunes lecteur.ice.s. En même temps, ce roman nous parle de l’écriture puisque Jo en découvre les effets cathartiques en s’essayant à l’écriture de poèmes. Et il y a ces références aux contes qui traversent le récit (dès les deux citations en incipit) et nous interrogent sur leur sens. 

As-tu quelque chose à ajouter ? Peut-être à propos de ton ressenti au moment de refermer le roman (s’il est possible de répondre sans en dévoiler trop…) et/ou sur les lecteur·ice·s auxquelles on aurait envie de proposer ce livre ?

Pépita : Tu as tout à fait raison de souligner cette mise en abyme pour l’écriture. Sans trop en dévoiler, l’écriture et sa catharsis sont aussi vitaux pour un autre personnage de ce roman à travers un recueil de poésie très fort (qui a été mon livre de chevet adolescente). Et ceci fait le lien avec ta question sur le ressenti : j’ai trouvé incroyable le passage du côté thriller au psychologique particulièrement réussi et je me suis aussi interrogée sur la force des traumatismes qui conduisent l’inconscient à des actes incontrôlés… En même temps, ce roman est un superbe exemple de résilience familiale. Je pense que c’est un roman difficile à conseiller : d’une part, parce qu’on ne peut rien en dire au risque de le dévoiler et c’est fort dommage, et d’autre part son sujet oblige à ne pas le mettre dans les mains de trop jeunes lecteurs, ou alors avec du tact dans sa présentation. Ceci dit, ce sujet mérite qu’on lui accorde la plus large audience sur les dégâts qu’il provoque ! Car nul n’est à l’abri malheureusement.

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Et vous, vous êtes-vous risqué·e dans La-Gueule-du-Loup ? Est-ce qu’il y a d’autres livres avec lesquels vous avez aimé vous faire peur ?

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