
Les Trente Glorieuses ! Difficile d’imaginer quand on est née dans les années 1980, même si mes parents m’ont raconté l’essor du consumérisme et la conquête spatiale, le développement du programme électronucléaire et les films de la Nouvelle Vague, l’irruption des Beatles et la course au « progrès », les répliques des Tontons flingueurs, le mouvement hippie et les avancées technologiques qui finirent par s’emballer… Ces décennies dégagent quelque chose d’ambivalent : une énergie, un optimisme, une envie d’aller de l’avant. Mais aussi une sorte de naïveté qui ne voit pas qu’elle porte en germe les ingrédients de la fuite en avant actuelle.
Le parti pris de Gilles Marchand m’a donc semblé génial : raconter la fièvre de cette époque, avec ce qu’elle pouvait avoir de galvanisant, mais confier la narration à un personnage un peu décalé : imaginez Gino, Franco-Italien né en 1946, enthousiasme absolu pour la manière dont les humains repoussent leurs limites. Mais d’une modestie désarmante, il sait qu’il n’est pas promis aux premiers rôles dans la conquête de cet époustouflant futur : qu’à cela ne tienne, un rôle secondaire, ça lui convient !
« Je voulais participer d’une manière ou d’une autre à cette grande course en avant. Et si je n’avais pas une âme de chef, j’étais persuadé que je pouvais être un bon second. Au moins un bon troisième. Disons un bon équipier. Je savais que je ne serais pas celui qui irait dans l’espace, mais je voulais être de ceux qui allaient lancer la fusée. »
Évidemment, on veut découvrir ce qu’il adviendra des rêves de Gino et on tourne les pages. Et puis, quelle est cette voix mystérieuse qui fait parfois basculer le récit de la première à la troisième personne ? Et que viennent faire ces réclames pour la Suze, le chocolat Crunch et la SNCF entre les chapitres ?
L’histoire est jolie, parfois peut-être un peu clichée comme les cartes postales que photographie la mère de Gino dans tous les villages de France, mais racontée avec une créativité, une poésie, une sorte de philosophie de vie irrésistiblement entraînantes. Du bal du village au bistrot, en passant par le bureau du conseiller d’orientation et les grands chantiers des 1960s, on rencontre une galerie de personnages déconcertants – impossible d’oublier la « vieille tante » (qui n’est ni vieille, ni la tante de personne) ou Jean Bertin, l’inventeur de l’aérotrain (remis fort à propos à sa juste place dans ces pages) ! Chacun éclaire à sa manière un revers des grandes prouesses, sonde les récits qui ne feront pas partie de l’histoire telle qu’elle restera et les efforts collectifs sans lesquels les exploits individuels seraient impossibles. Tous n’en courent pas moins après leur bonheur : qu’est-ce qui, in fine, fera que l’on pourra répondre « très heureux » à la question que pose inlassablement à tout le monde la dame de l’IFOP ? (Diriez-vous que vous êtes très heureux, assez heureux, assez malheureux, très malheureux ?)
Une dose de fantaisie bienvenue et, derrière le sourire, une profondeur inattendue.
Lu en janvier 2026 – Aux forges de Vulcain, 20€
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