Je, de Lilia Hassaine (Gallimard, 2026)

C’est assez fascinant de voir comment des romans contemporains peuvent modifier le regard que nous posons sur des textes classiques en jouant sur un procédé littéraire très simple : raconter la même histoire, mais du point de vue d’un autre personnage – souvent une femme – dont la perspective restait occultée dans le roman original. On ne voit plus les mythes grecs de la même manière après avoir lu le récit de Circé ou celui de la princesse troyenne Hésione, racontés respectivement par Madeline Miller et Marine Carteron. On réalise tous les préjugés qu’on a nourris à l’égard de Milady en lisant Je voulais vivre d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Et, ici encore, en lisant l’histoire d’Antoinette Cosway, j’ai réalisé ce qui aurait dû me crever les yeux en lisant Jane Eyre (j’étais jeune !) : son grand amour, Edward Fairfax Rochester, est un type toxique et manipulateur au possible qui a enfermé son épouse prétendument dérangée au grenier !

Antoinette Cosway raconte son incroyable existence avec une précision qui désamorce sa réputation de folle. Issue d’une famille blanche installée dans les Antilles, Antoinette épouse Rochester dans le cadre d’un arrangement avec sa famille, puis s’installe avec lui en Angleterre. Dès le départ, leur relation est ambiguë, tendue comme un fil : attraction magnétique, passion, curiosité, goût du secret ou jeux malsains ? La tension monte encore lorsque le couple s’enferme dans un de ces manoirs anglais qui, dans la littérature, semblent voués à rendre « folles » les jeunes épouses…

J’aurais aimé être que le roman me prenne plus de court mais j’ai percé à jour assez tôt un bon nombre des coups tordus de Rochester. Ce personnage m’a un peu laissée sur ma faim faute de suffisamment de substance et de nuance, je n’ai jamais réellement réussi à cerner la nature de ses motivations.

Cela dit, je me suis laissé prendre par le récit et les réflexions qu’il nourrit sur l’identité des Créoles blancs, pris entre leur ascendance européenne et leur naissance dans les colonies ; le bouleversement des rapports sociaux et des équilibres économiques induit par l’abolition de l’esclavage ; et surtout les mécanismes de l’emprise et, au-delà des manigances d’un seul homme, la manière dont misogynie, racisme et rapports de classe peuvent se conjuguer pour encager une femme.

Pourquoi ce titre réduit à un pronom, vous demandez-vous peut-être comme moi ? Sans doute pour incarner la manière dont, pour une femme privée d’individualité et assignée à ses origines et à une prétendue folie, prendre la plume pour dire « je » permet de se reconstruire et de faire, enfin, entendre sa voix. Et dit « tu », d’ailleurs : à qui s’adresse-t-elle ? Il faudra lire ce livre pour le savoir.

Lu en septembre 2026 – Gallimard, 21€

Un commentaire sur “Je, de Lilia Hassaine (Gallimard, 2026)”

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  1. Comme toi, j’apprécie les romans qui reprennent un classique en adoptant un autre point de vue. Celui-ci me tente d’autant plus que Jane Eyre fait partie de ces grands romans bien souvent interprété sous un prisme erroné avec une romantisation de la toxicité dérangeante… Ce nouveau point de vue semble permettre d’ouvrir les thèmes du roman original pour en aborder d’autres.

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