La ferme des animaux, de George Orwell (édition française parue en 2021 chez Folio)

Comment une révolution populaire portée par des idéaux émancipateurs a-t-elle pu déboucher sur un régime totalitaire ? À travers le récit de la révolte des animaux contre le joug des fermiers, George Orwell dissèque l’histoire soviétique avec le talent et la clairvoyance qu’on lui connaît.

« Rênes, licous, œillères, muselières humiliantes furent jetés au tas d’ordures qui brûlaient dans la cour. Ainsi des fouets, et, voyant les fouets flamber, les animaux, joyeusement, se prirent à gambader. »

La révolte a d’abord quelque chose d’exaltant : comment ne pas vibrer pour ces animaux qui fraternisent, s’approprient leur ferme et parviennent à résister à une répression sanglante ? Il n’en reste pas moins que l’utopie autogestionnaire tourne court – à commencer, très vite, par le détournement du le lait et des pommes pour la consommation exclusive des nouvelles élites… Avec un humour féroce, Orwell parodie les symboles communistes – de l’hymne Bêtes d’Angleterre au drapeau croisant corne et sabot –, les grandes étapes de l’histoire soviétique, les discours de propagande ou les procès où les accusés s’accablent eux-mêmes des pires trahisons. Sous leurs traits animaux, on reconnaît sans peine Lénine, Staline, Trotski ou Molotov.

Et pourtant, il y a là plus qu’une satire du régime stalinien. Orwell nous donne à voir les dérives en germe dans tout processus révolutionnaire en montrant comment se construisent les régimes autoritaires comme celui que l’on trouve déjà en place dans 1984. La manipulation des informations, le culte de la personnalité ou la stigmatisation de boucs émissaires sont d’ailleurs, parmi beaucoup d’autres, des thèmes communs aux deux romans. Le message est d’autant plus percutant qu’il est exprimé avec parcimonie, sur le mode de la fable. Ainsi, à bien y regarder, les types incarnés par les animaux de la ferme sont plus universels qu’il n’y paraît – ceux que le pouvoir corrompt presque instantanément, les plus aliénés qui mangent dans la main des fermiers, les opportunistes moutonniers, les bigots qui s’en remettent à l’au-delà et la masse de ceux qui triment en voyant leurs rations s’amoindrir pendant que les nouvelles élites s’engraissent…

Les inégalités et les formes d’oppression restent, plus que jamais d’actualité. Faut-il désespérer de voir un mouvement émancipateur déboucher sur un ordre social plus juste ? Si on a pu conjecturer qu’Orwell s’est mis en scène dans sa fable sous les traits d’un âne blasé, son message ne me semble pas si désabusé. Après tout, le soulèvement a mis fin à une situation aussi injuste qu’insupportable dont nulle nostalgie ne transpire dans ces pages. Il me semble qu’elles nous implorent plutôt de lutter farouchement contre les injustices aussi anodines semblent-elles, contre la corruption et la langue de bois – et pour nos libertés.

Décapant et inspirant, un classique à découvrir absolument si ce n’est pas déjà fait !

Rendez-vous dans quelques jours pour parler de l’adaptation BD de ce roman parue fin août chez Jungle. D’ici là, n’hésitez pas à lire d’autres billets consacrés à des fables politiques sur L’île aux trésors :

Lu en septembre 2021 – Folio, traduction de Philippe Jaworski, 4,50€

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