
Qu’est-ce qu’une fiction ? Un mensonge – légitime ? Un miroir déformant du réel ? Une distraction ? Une échappatoire ? Un jeu ? Une invention pure, un récit sans ancrage ? Ou bien une manière de faire apparaître une vérité plus profonde ? Comment d’ailleurs démarquer la fiction du “non-fictionnel” ? Où situer les témoignages, les savoirs, les livres d’histoire ? Borges ne propose pas de réponse. Il pose la question, la tord, la démultiplie. Ses nouvelles ne racontent pas de simples « histoires » : elles mettent en scène des fictions à l’intérieur de fictions, brouillent les frontières entre ce qui est écrit, imaginé, interprété et vécu.
Lire Fictions, c’est comme s’attaquer à un puzzle abstrait dont les pièces changent de forme dès qu’on croit avoir trouvé leur place : exigeant, hypnotique, parfois frustrant. Un jeu d’esprit qui fait chauffer les neurones, mais qui active aussi un vertige plus diffus, un doute sur la matière même des choses. Borges aime les labyrinthes, les bibliothèques incommensurables, les livres qui n’existent pas et les théories trop cohérentes pour ne pas être fausses. Il met en scène des univers si bien ficelés – comme Tlön, monde fictif devenu réel par excès de logique – qu’ils finissent par dévorer la réalité. Il moque les critiques universitaires dans Pierre Ménard, démonte les illusions de mérite dans La loterie à Babylone, met en abyme les mécanismes de l’écriture et de la lecture dans Le jardin aux sentiers qui bifurquent. Chaque nouvelle pousse une idée à son point de rupture. Certaines m’ont paru brillantes et vertigineuses, d’autres un peu arides et trop alambiquées. Mais toutes m’ont forcée à ralentir, à relire, à douter.
La mécanique est à la fois brillante et exaspérante : créer l’illusion d’un récit se coulant dans un genre familier – récit d’espionnage, chronique, enquête criminelle, conte philosophique… – pour mieux nous en extraire brutalement et nous déstabiliser, nous faisant réaliser que c’est notre propre manière de lire, de croire, de chercher du sens, qui a été mise en jeu.
Quel sens, donc ? La beauté du livre, c’est qu’il y en aura certainement autant que de lecteur.ice.s.
« Il y a dix ans il suffisait de n’importe quelle symétrie ayant une apparence d’ordre — le matérialisme dialectique, l’antisémitisme, le nazisme — pour enflammer les hommes. Comment ne pas se soumettre à Tlön, à la minutieuse et vaste évidence d’une planète ordonnée ? »
Ce qui m’a le plus frappée, c’est le rôle des fictions dans l’assouvissement des besoins humains d’ordre dans un monde largement chaotique. Incapable de se contenter du non-sens, l’être humain invente désespérément des leurres, des mythes, des rites et règles, des logiques cachées – bref, des fictions. La bibliothèque de Babel, La loterie à Babylone, Tlön Uqbar Orbis Tertius… racontent toutes, chacune à sa manière, notre incapacité à accepter l’arbitraire. À mesure que les nouvelles s’enchaînent, on voit apparaître des motifs récurrents : des récits construits pour masquer une vérité trop brutale, des auteurs dédoublés, des trahisons mises en scène pour sauver une légende. Lire Fictions, c’est découvrir que la fiction n’est pas ce qui s’ajoute au réel, mais ce qui en permet l’habitation. Soudain, les fictions produisent des effets concrets, infléchissent l’histoire, révèlent des zones aveugles. Et parfois même, peuvent sauver un homme. Ou le condamnent.
Il faut bien l’admettre, ces pages sont éprouvantes. On ne “dévore” pas Borges. On s’y perd, on y résiste, on y revient. C’est une lecture qui exige, mais qui donne aussi en retour : le vertige de sentir nos repères vaciller sous nos pieds, ouvrant des brèches dont on ne sait si elles sont terribles ou exaltantes, mais dont on reconnaît soudain l’empreinte chez tant d’auteurs aimés (de Paul Auster à Michael Ende et Walter Moers). Cette épreuve rend sans doute meilleur.e lecteur.ice. Et démultiplie la question initiale – qu’est-ce qu’une fiction ? – en d’autres, plus troublantes encore : et si notre réalité n’était qu’une fiction parmi d’autres ?
Lu en juillet 2025 – Traduction française parue chez Folio, 8€
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