
Nageons-nous en pleine dystopie ? À lire Le déluge, de Stephen Markley, la question se pose sérieusement. Après tout, cela fait des décennies que les scientifiques alertent sur la crise climatique et ses effets sur la biodiversité, les conditions de vie, les clivages sociaux et les équilibres géopolitiques. Mais entre les dilemmes d’action collective, la résistance des grands groupes économiques et la paralysie d’une classe politique minée par les populismes, la polarisation et la division interne des potentielles coalitions pro-climat, on n’est pas sortis des ronces.
Stephen Markley n’a même pas besoin de forcer le trait. Il lui suffit d’extrapoler à peine à partir du réel, de donner une forme romanesque à ce que rapports, simulations et alertes répètent depuis longtemps. Le roman déploie les conséquences climatiques, économiques, politiques et sociales de nos choix de société, scrutant chacun des rouges qui mènent l’humanité à la catastrophe. C’est d’autant plus terrifiant que ça ne repose pas sur une imagination délirante mais sur une documentation que l’on sent précise – presque obsessionnelle – de phénomènes déjà à l’œuvre et de scénarios tout à fait envisageables. Ces pages ont quelque chose de vertigineux et même de suffocant, à même de nous faire éprouver l’ampleur du désastre à venir et l’urgence d’une bifurcation.
Mais suffit-il à faire un bon roman ?
Malgré toute la sympathie que j’éprouve pour la cause qui irrigue cette fresque, j’ai surtout eu l’impression d’une démarche programmatique dont j’ai perçu chaque couture. L’auteur sort la grosse artillerie : six protagonistes déroulant des fils narratifs savamment entremêlés sur deux décennies et demi. Ces fils narratifs ont chacun sa texture : narration à la première, deuxième ou troisième personne, registre de journal intime, de roman ou tonalité journalistique, récurrence de personnages secondaires ou tertiaires donnant du liant – et au milieu de tout ça, tweets, dépêche, publicités ou articles de presse plus vrais que nature.
Je conçois que l’on puisse y voir une forme de virtuosité, mais pour ma part, j’ai eu du mal à goûter toute cette hyperactivité faute d’apprécier la plume (qui n’a aucun relief, en tout cas dans la traduction) ou de parvenir à m’attacher aux personnages. Ces derniers m’ont semblé peu incarnés, réduits à une caractéristique fondatrice avec peu de chair autour : il y a le junkie prêt à tout pour une part de drogue ou un peu d’argent, l’activiste en quête de résonance politique, les écoterroristes qui espèrent infléchir le cours des choses en recourant à la violence, la lobbyiste happée par le monde de la finance, etc. La plupart sont tellement monolithiques que leurs attitudes m’ont semblé arbitraires et souvent incompréhensibles faute d’avoir accès à leur cheminement intérieur. Comment en vient-on à recourir à la violence terroriste ? Quels signaux pourraient faire naître le doute des détenteurs de grandes fortunes acquises au productivisme ? Quels dilemmes se posent aux entrepreneurs politiques du climat ? Que fait, psychiquement et moralement, l’expérience de l’impuissance à celles et ceux qui prétendent encore agir ? Voilà des questions sur lesquelles j’ai peu appris en lisant ces pages où les personnages du roman semblent épargnés par le doute.
1040 pages paraissent bien longues dans ces conditions. Le roman m’aura ainsi donné l’impression d’un projet auquel il manquait un tour de vis : trop de ramifications, trop matériau, trop de complexité, pas assez d’humanité. C’est d’autant plus dommage que ces pages posent d’excellentes questions sur la fragilité intrinsèque des coalitions pro-climat et la manière dont la crise climatique met à l’épreuve la démocratie.
J’en sors donc avec un sentiment mitigé – intéressée sur le plan intellectuel, mais ni captivée, ni émue, ni même vraiment troublée. Comme si, à trop vouloir embrasser, Le déluge avait laissé hors champ ce qui fait la littérature : les expériences viscérales, les conflits intérieurs, les failles, les émotions.
Lu en avril 2026 – Albin Michel, 24,90€
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