La tache, de Philip Roth (traduction française parue chez Gallimard en 2002)

« Mais en Amérique en général, ce fut l’été du marathon de la tartuferie : le spectre du terrorisme, qui avait remplacé celui du communisme comme menace majeure pour la sécurité du pays, laissait la place au spectre de la turlute ; un président des États-Unis, quadragénaire plein de verdeur, et une de ses employées, une drôlesse de vingt et un ans folle de lui, batifolant dans le bureau ovale comme deux ados dans un parking, avaient rallumé la plus vieille passion fédératrice de l’Amérique, son plaisir le plus dangereux peut-être, le plus subversif historiquement : le vertige de l’indignation hypocrite. »

Anatomie d’un scandale

La fin des années 1990 a beau être placée sous le signe du puritanisme aux États-Unis, c’est avec un personnage à l’aura sulfureuse que se lie d’amitié l’écrivain Nathan Zuckerman : son voisin Coleman Silk, ancien professeur de lettres classiques et doyen de l’université d’Athena, parti en retraite prématurément suite au scandale déclenché par des paroles prétendument racistes proférées en cours – une tourmente à laquelle son épouse n’a pas survécu. Et deux ans plus tard, malgré sa mise au ban, l’universitaire continue de défrayer la chronique : il est de notoriété publique qu’il mène désormais une liaison débridée avec une femme de ménage à la biographie glauquissime, qui n’a même pas la moitié de son âge…

J’aurais dû être plus vigilante, m’étant déjà fait rouler dans la farine par Philip Roth et sa Pastorale américaine. Force est d’admettre que je me suis de nouveau laissé prendre dans ses filets littéraires. À l’issue de la première partie, j’étais admirative de la justesse avec laquelle avaient été disséqués les ressorts de la chute de Coleman Silk : l’aspiration illusoire des bonnes gens à sauver la morale en excluant les éléments impurs, la complaisance avec laquelle ils spéculent sur la vie d’autrui, répandent des rumeurs, se vautrent dans une indignation hypocrite, exploitent n’importe quelle faille pour régler leurs comptes ou se joignent au chœur accusateur par simple lâcheté. Tels étaient les mécanismes de la déchéance d’un homme brillant, charmeur mais puissant, que beaucoup n’étaient que trop heureux de faire tomber de son piédestal.

Mais voilà que la deuxième partie, puis les suivantes, font voler en éclats mes certitudes les plus élémentaires, dessinant une énigme biographique qui m’a contrainte à reconsidérer tout – TOUT ! – ce que je prenais pour acquis.

« Ce que nous savons, hors clichés, c’est que personne ne sait rien. On ne peut rien savoir. Même les choses que l’on sait, on ne les sait pas. Les intentions, les mobiles, la logique interne, le sens des actes ? C’est stupéfiant, ce que nous ne savons pas. Et plus stupéfiant encore, ce qui passe pour savoir. »

Fascinée, j’ai tourné les pages et pris conscience de la facilité avec laquelle on juge autrui à partir d’éléments incomplets. Les universitaires d’Athena croient savoir ce que Coleman a voulu dire en qualifiant deux étudiants noirs absentéistes (qu’il n’avait donc jamais vus) de « zombies » ; la jeune et ambitieuse directrice du département de littérature croit savoir à quel type d’homme elle a affaire ; les enfants de Coleman croient connaître leur père ; tous croient connaître la vulnérabilité de sa jeune maîtresse ; et moi-même, je dois avouer que je me suis surprise à avoir hâtivement activé certaines grilles d’interprétation. L’exploration de ces récits entraîne le roman sur différents terrains littéraires – satire, histoire d’amour, récit de guerre et de traumatisme, enquête –, selon le personnage dont il épouse le regard. Pour l’université, le dossier Coleman est une affaire morale ; pour sa jeune collègue, une affaire sexuelle et politique ; pour sa maîtresse, une rencontre entre deux êtres voulant aller de l’avant ; l’ex-mari de cette dernière se verrait pour sa part en plein thriller. Et Zuckerman qui nous raconte cette histoire ? Ne comptez pas sur moi pour vous révéler quel roman il composera : pour le découvrir, il faudra le lire !

Chemin faisant, vous verrez que l’intrigue se décentre à plusieurs reprises de Coleman pour entrer dans les vies de plusieurs personnages, chacun marqué malgré lui par sa propre tache jurant sur la surface immaculée brandie à la face du monde. Parmi eux, Delphine Roux m’a semblé particulièrement intéressante : jeune universitaire française venue se réinventer outre-Atlantique, elle traque chez les autres les rapports de domination avec une vigilance admirable, tout en restant remarquablement aveugle à ceux qu’elle reproduit elle-même. Delphine incarne quelque chose de très actuel dans son obsession manichéenne de vouloir pointer les coupables (et les victimes). Mais elle n’en est pas moins traversée par tout ce que cette vision exclut : désirs, solitude, ambition, envie, mensonge et peur du ridicule.

Roman visionnaire, à la fois trash et tendre envers ses personnages, La Tache cristallise, à partir de quelques destins, la violence de la société américaine : racisme, misogynie, guerres, hiérarchies sociales, tyrannie des convenances et besoin maladif de réduire autrui à une identité, une faute ou un récit unilatéral. À mesure que le scandale contemporain se muait en énigme biographique, j’ai été complètement happée par les dilemmes des personnages et par la méditation à laquelle nous invite Roth sur l’identité profonde et la vérité. L’image de la tache, marque indélébile de ce que les origines, la biographie, le regard des autres et la condition humaine impriment en nous, pulvérise le fantasme de pureté qui sous-tend toutes les entreprises de purification morale et souligne à quel point il est vain de chercher à s’arracher à ce qui nous constitue et, plus encore, de se convaincre que l’on détient la vérité à propos d’autrui.

Lu en juillet 2026 – Folio, 10,50 €

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