
Fabuleux : 2,48 mètres, sept octaves du la au la, alliage sublime de hêtre, épicéa, poirier, tilleul, laiton, cire et ivoire, patiné à la cire naturelle, ce piano semble presque magique. Pour la famille juive des Enoch, spécialisée dans l’édition de partitions qui dut fuir Francfort pour Paris au milieu du XIXe siècle, l’acquisition de l’instrument réalise un rêve un peu fou. Ce sont les débuts de la IIIe République, les hommes naissent égaux quelle que soit leur religion et les Enoch acclament la République et la modernité ! Ils sont loin de soupçonner l’imminence de l’Affaire Dreyfus et les horreurs charriées pendant la Seconde guerre mondiale, loin d’imaginer qu’un jour, Paris sera occupée par les Nazis qui organiseront un effroyable pillage d’instruments…
L’enquête menée par Sonia Devillers sur les traces du fabuleux piano déploie la chronique d’une famille fascinante, liée à Igor Stravinsky, André Breton, Maurice Ravel, Léon Blum, Jacques Prévert et Joseph Kosma. Une histoire claire-obscure qui marque autant par l’énergie du Paris de la Belle Époque, la passion des générations successives pour la musique et leur tendresse réciproque que par l’empreinte atroce de la Shoah et les résonances troublantes avec l’histoire familiale de l’autrice. Le destin individuel de la famille Enoch est insoutenable en lui-même ; on a presque le vertige de réaliser la manière dont le rapt de leur piano s’inscrit dans le cadre beaucoup plus large de l’entreprise de « purification » de la musique de toute influence juive orchestrée par Alfred Rosenberg pour le compte de Hitler.
« Sur ordre du Führer, tous les objets ayant trait à l’art préemptés en territoire occupé,et non plus seulement les pièces de valeur, doivent désormais être systématiquement évacués vers l’Allemagne. Alfred Rosenberg se trouve ainsi aux avant-postes d’une opération de confiscation sans précédent. Il songe à la valeur vertigineuse de cette manne à venir, au pouvoir qu’elle va lui conférer, mais aussi à la portée symbolique de ce qui va être enlevé aux juifs : une sous race privée à jamais de beauté, de tout supplément d’âme. Être privé d’art, n’est ce pas être privé d’humanité ? »
J’ai été effarée de découvrir les modalités du recensement systématique des personnes juives actives à différents niveaux du paysage musical et du pillage de leur patrimoine musical et de leurs instruments. L’ampleur de la spoliation, aussi : j’étais loin d’imaginer qu’à une époque, des convois remplis de splendides pianos étaient organisés vers l’Allemagne plusieurs fois par semaine.
La littérature constitue un rempart puissant face à cette tentative d’effacement. Ce texte documenté et captivant éclaire un pan méconnu de la Shoah. Mais le livre réconforte aussi, au rythme des notes des célèbres Feuilles mortes, en montrant comment les survivants ont continué, malgré tout, à composer au sortir de la guerre. Une mémoire plus que jamais cruciale et bouleversante, dans la période d’incertitude politique et de polarisation que nous connaissons actuellement.
« Tout ici, me paraît annoncer le pire, une nation qui va s’allier avec les nazis. Mais dans la vie de tous les jours, quand l’Histoire n’est pas complètement faite, est-ce qu’on voit venir l’apocalypse ? »
Lu en août 2026 – Robert Laffont, 21€
Un nouveau pan terrible à découvrir donc mais au moins sous la forme d’un beau moment de littérature. En revanche, est-ce qu’on ne s’éparpille pas trop au milieu de cette foison de grands noms ?
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Je n’ai pas eu de sentiment de foisonnement, l’histoire est fluide car elle suit celle de la maison d’édition des Enoch. On ne raconte donc pas toute l’histoire de Ravel, Stravinski, Blum, etc. mais leur histoire commune avec celle des Enoch – cela permet de mesurer leur passion, la manière dont la Shoah l’a brisée et ce qui en a survécu au sortir de la guerre. Littérature oui, par contre, même si c’est une histoire, celle d’une famille, je trouve que ce texte se lit plutôt comme un essai, une recherche, que comme un roman.
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Parfait alors ! Et j’aime l’idée que ce soit suffisamment riche pour te faire penser à un essai. Quelle bonne pioche !
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