Rentrée littéraire : Spectres, de Thomas Gunzig (Au Diable Vauvert, 2026)

Dès les premières pages, ce roman nous met les sens en alerte : quel type de lieu constitue la station RockSolid1 ? Thomas Gunzig distille progressivement les indices : omniprésence des préoccupations relatives à l’espace, l’eau, l’oxygène et l’énergie, fausses fenêtres, aliments synthétiques, obsession collective de la paix sociale et obligation pour chaque employé de voir un psy… Sommes-nous en dictature ? À bord d’une colonie spatiale ? La vérité est beaucoup plus étrange (le mot est faible). Et voilà qu’une petite fille se volatilise : comment peut-on disparaître d’un lieu hermétiquement clos ?

La plume est belle, l’intrigue aussi bien calibrée que les rouages de RockSolid1 et il n’a fallu que quelques pages pour que je sois captivée. Les aller-retours entre le temps de l’enquête sur les traces de la petite Lou et l’histoire de ses parents donne beaucoup de rythme tout en nous permettant progressivement de comprendre ce qui se passe…

Un roman SF est souvent une expérience littéraire permettant de sonder les développements en germe dans notre monde. Dans l’idéal, la prémisse est à la fois crédible et suffisamment stimulante pour nourrir des questionnements intéressants. Mais plus l’expérience de pensée va loin, plus il est difficile de rester plausible. Qu’en est-il ici ?

L’ambition est très forte : la découverte scientifique au fondement de l’intrigue fait vaciller jusqu’aux repères de notre espace-temps, avec des implications passionnantes qui éclairent la crise climatique, les enjeux éthiques de la science, les dérives potentielles de la curiosité humaine, du capitalisme et de l’extractivisme, mais aussi et surtout le socle fondateur de la mémoire. La soif de connaissance et la course au profit sont-elles sans limite ? Notre espèce est-elle capable de s’autoréguler, au plus tard lorsque la catastrophe devient manifeste ? Quelle mémoire conserve-t-elle des expériences passées ? Que deviendraient les relations humaines dans un monde qui se disloque ?

Question plausibilité, par contre, il m’est arrivé de lever un sourcil. Le roman intègre de réelles notions de physiques – gravitation quantique à boucles, entropie, etc. – avec astuce et brio, mais il leur fait parfois subir des glissements intempestifs pour asseoir la démonstration et manœuvrer l’intrigue, me faisant parfois tomber de ma chaise face aux conclusions de chercheurs qui font notamment glisser brutalement le sens de l’ « information » d’une grandeur physique à un support de la mémoire et de la conscience (voire de l’âme humaine !). Le travail des chercheurs ne m’a pas semblé très réaliste non plus comparé, par exemple, à celui décrit par Liu Cixin dans son Problème à trois corps : il fonctionne à une vitesse folle, par fulgurances, sans aucune friction ni aucun échec expérimental.

Mais je cherche sans doute des poils sur les œufs : il est tout à fait possible d’accepter la prémisse fondatrice et de se laisser porter par une intrigue vitaminée qui ne cesse de prendre le lecteur de court. Je n’ai d’ailleurs pas boudé mon plaisir et j’ai englouti ce roman à la vitesse de la lumière, m’immergeant dans l’atmosphère étouffante de Rocksolid1, très bien rendue, et guettant les prochaines péripéties. J’ai aussi adoré la rencontre entre les genres – hard SF confinant parfois au fantastique, thriller et un registre horrifique auquel je ne m’attendais pas du tout (« Spectres » : en voilà un drôle de nom pour un roman de SF ! Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille…)

Ce roman m’aura donc offert une vraie lecture plaisir : addictive, stimulante, surprenante jusqu’à la toute dernière page. Mais je crains de ne pas en garder un souvenir très marquant : pour un vrai coup de cœur, il m’aurait fallu davantage d’ampleur, de profondeur psychologique et de temps accordé aux vertiges philosophiques.

Lu en août 2026 – Au Diable Vauvert, 23€

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