Le chardonneret, de Donna Tartt (traduction française chez Plon, 2014)

Du grand art !

Rien que l’incipit : quel talent pour décrire la paranoïa du narrateur terré dans une chambre d’hôtel à Amsterdam, quelle générosité dans la description du décor néerlandais, quelle virtuosité pour mettre d’emblée le récit sous tension ! Que fait cet homme new-yorkais aussi loin de chez lui ? Pourquoi l’air est-il aussi suffocant autour de lui ? Quelle est donc l’affaire dont il cherche des traces dans une presse néerlandaise qu’il ne comprend pas ? Deux pages, et j’étais accro.

J’ai donc sauté à pieds joints dans le passé de Théo, remonté jusqu’à l’année de ses treize ans et au drame fondateur par lequel tout commence, le jour où sa mère l’entraîne à la découverte d’une exposition de tableaux de maîtres flamands au Metropolitan Museum… À partir de là, tout se précipite et la vie de Théo connaît des bifurcations aussi brutales qu’inattendues : on croisera une toile miniature du XVIIe siècle, des passionnés d’antiquités, d’éminents membres de la haute société new-yorkaise, une jeune mélomane, des joueurs invétérés, des spéculateurs d’art, des truands et un bichon maltais.

Sur les traces de son personnage auquel il est difficile de ne pas s’attacher malgré des facettes troubles, Donna Tartt nous plonge en immersion dans différents décors décrits de manière très sensorielle – New York, Las Vegas, Amsterdam. Elle navigue aussi entre les genres – drame, relecture américaine du roman social à la Dickens, récit d’apprentissage, thriller. Mais tout s’imbrique et l’on finit par réaliser que l’intrigue suit une configuration géométrique organisée autour de pôles opposés qui composent un champ de forces entre lesquelles Théo cherche dangereusement sa voie et qui portent une réflexion sur le deuil et la culpabilité, les ressorts de la filiation, la quête de sens et de repères moraux dans un monde profondément absurde et arbitraire, les rapports humains à l’art.

J’ai été particulièrement sensible à ce dernier aspect : quel bonheur de voir Hobie, l’un des personnages du livre, travailler soigneusement à restaurer des objets anciens, appréciant la qualité de leurs matériaux, la finesse de leur facture, la mémoire portée par les marques d’usages imprimées au fil des siècles – loin des fluctuations spéculatives déconnectées de toute valeur intrinsèque. La restauration est le reflet de la posture morale de Hobie qui assume ses actes et s’efforce de réparer ce qui peut l’être. Les attitudes humaines vis-à-vis de l’art symbolisent donc différentes postures morales, mais le livre montre aussi magnifiquement la manière dont l’art peut à la fois se nourrir des drames humains et résonner singulièrement chez certaines personnes.

« J’aimerais croire à une vérité au-delà de l’illusion, mais j’en suis venu à la conclusion qu’il n’y en a pas. Parce que, entre la réalité d’un côté et le point où l’esprit la heurte de l’autre, il y a une zone intermédiaire, un liseré irisé où la beauté vient au monde, où deux surfaces très différentes se mêlent en une masse indistincte pour offrir ce que n’offre pas la vie ; et c’est l’espace où tout l’art existe, et toute la magie. »

C’est rare de trouver dans un même livre autant de plaisirs – plaisir du suspense, de la réflexion, de l’attachement à des personnages inoubliables, de l’immersion dans un univers densément romanesque. Cela ne m’étonne pas que Donna Tartt travaille dix longues années sur chacun de ses romans : je l’imagine aussi minutieuse que Hobie, pesant chaque mot, travaillant le galbe de chaque paragraphe et la texture de chaque métaphore, fondant ses références aux littératures russe et française sans laisser une trace de colle. Subjuguant.

Lu en août 2026 – Plon, 23€

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