On m’appelle Demon Copperhead, de Barbara Kingsolver (Albin Michel, 2024)

« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont toujours accordé une chose : c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. »

La voix se pose d’emblée. Avec une gouaille qui n’appartient qu’à lui, à la fois jeune et détachée de toute illusion, Demon raconte son histoire. Et quelle histoire ! Une existence a priori grevée de tous les déterminismes – les contrées reculées de Virginie, ça n’a généralement pas l’air d’être du gâteau, mais quand en plus on est orphelin… Ballotté par les services sociaux d’une famille d’accueil à l’autre, conscient d’être la cinquième roue du carrosse dans cette région dévastée par les mutations économiques, la misère et la crise des opioïdes, Demon a pourtant une flamme, un instinct de survie, un art de la débrouille, une rage, une énergie qui fait qu’on ne peut s’empêcher d’espérer : parviendra-t-il à sortir la tête de l’eau ? Après tout : c’est lui qui raconte cette histoire, non ?

« Je faisais anglais renforcé, une perte de temps, et je devais lire des livres. Cependant, y en a quelques-uns que j’ai finis sans m’en rendre compte. […] Pareil pour le bouquin de Charles Dickens, un type hyper vieux, mort depuis un bail et étranger en plus de ça, mais putain, il les connaissait les gamins et les orphelins qui se faisaient entuber et dont personne avait rien à branler. T’aurais cru qu’il était d’ici. »

C’est drôle, j’ai lu ce roman juste après Le Chardonneret, de Donna Tartt. Les deux livres revisitent le roman social à la Dickens dans une variante américaine et contemporaine qui pulvérise l’American dream ; les deux sont écrits comme des romans d’apprentissage construits autour de jeunes orphelins ; dans un cas comme dans l’autre, on s’attache au protagoniste, on tremble pour lui, on se passionne pour les revirements dramatiques de sa biographie. Et pourtant, les deux romans ne pourraient être plus différents. Ce qui porte Demon Copperhead, c’est l’énergie et la créativité de sa narration, sa vitalité qui parvient à nous faire sourire même dans les moments difficiles. La beauté des rencontres que l’on n’attend pas. La résistance des rêves, envers et contre tout. Mais aussi l’hommage émouvant de Demon aux rednecks des Appalaches, ces communautés que le reste de l’Amérique regarde de haut et dont il raconte de l’intérieur la rudesse, les solidarités, l’humour et les formes de dignité.

L’exercice était périlleux : pas évident de raconter cette histoire sans euphémiser la violence de ce que vit un enfant livré à lui-même dans une société impitoyable ni le réduire à un statut de victime ou en faire un de ces héros « bigger than life » dont raffole la littérature américaine. Barbara Kingsolver relève magistralement le défi et signe un grand roman social, sombre, drôle, percutant et furieusement romanesque.

Lu en août 2026 – Édition poche, 11,40€

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